Relire Musset
Il y a deux cents ans naissait le poète des Nuits.
Par leur côté forcé, les commémorations suscitent le plus souvent l’ennui. De temps à autre, pourtant, de tels événements nous rappellent des figures si connues qu’on avait fini par les délaisser. Comme Lamartine ou Vigny, Musset est de ceux-là, dont l’œuvre ne semble plus guère visitée, sauf pour son théâtre qui reste celui le plus joué de tout le courant romantique. Le ton de certains vers, même fameux, nous paraît bien éloigné : « Ah ! Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie », « Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur. » À travers le cas d’Alfred de Musset se mesure la distance qui nous sépare de l’héritage du romantisme. Un fossé s’est creusé. Le ton larmoyant indispose nos oreilles du XXIe siècle. Le Musset sentimental n’est sans doute pas celui qui mérite le plus de passer à la postérité.
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Le dramaturge jouit toujours des faveurs de la scène et du public. Nourri de La Fontaine, Voltaire, Carmontelle, Buffon, il sait mettre en situation les inquiétudes du cœur avec intelligence et délicatesse. Les Caprices de Marianne et On ne badine pas avec l’amour illustrent cette veine raffinée, si représentative d’un esprit français proche de Molière et de Watteau. Avec Lorenzaccio, on atteint les sommets du drame historique, qui reflète l’écartèlement intérieur de son auteur entre son aspiration constante à l’art et ses démons qui l’assaillent.
Même dans une œuvre aussi langoureuse que La Confession d’un enfant du siècle, repose quelque trésor de lucidité lorsqu’il évoque la « désespérance » de sa génération confrontée à l’alternative suivante qui n’est pas sans rappeler notre temps d’illusion et de cynisme : « Dès lors il se forma deux camps : d’une part, les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l’infini, plièrent la tête en pleurant ; ils s’enveloppèrent de rêves maladifs, et l’on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d’amertume. D’une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d’autre souci que de compter l’argent qu’ils avaient. » Ses intuitions expriment le malaise de tout changement d’époque, le passage du monde d’hier au monde qui vient : « Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. » Cet écho trouve une résonnance particulière en notre âge numérique qui bouleverse les habitudes.
Sans doute, le poète souffrait-il d’une blessure qui nourrissait son inspiration dans ses meilleures années. Ce qu’il composa après trente ans ne retrouva pas la grâce de ses débuts. Le double « vêtu de noir, qui [lui] ressemblait comme un frère » l’avait vaincu : Musset a souffert en effet d’autoscopie. Témoin d’une hallucination en forêt de Fontainebleau, George Sand la décrivit dans le roman Elle et lui. C’était son spectre qu’avait entrevu Musset : « C’était moi avec vingt ans de plus, des traits creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche abrutie. »
D’abord adulé puis oublié à la fin de sa vie, comme Lamartine, Musset connut des derniers jours tragiques, dignes d’un poète maudit. À s’être trop enivré de sentiments, il s’est abîmé dans son ivrognerie. Il demeure ce chant délicat, mêlé d’ironie et de légèreté, qui charme le cœur et l’esprit.
