Poésie de la souvenance comme on pourrait dire poésie du miroir. Les ondes se reflètent dans l’eau, se réfractent, se réfléchissent aussi comme toute profondeur qui provient de la surface des choses.
Lieu théâtral où se jouent la vie du rêve et le songe de la vie - tout ce qui, dans l’inertie du poème, crée le mouvement de la parole, et cette synergie éclairante des questionnements.
C’est là qu’est la force : dans le tournoiement centrifuge des mots, dans cette accélération vorace qui peu à peu dévore notre curiosité ; l’intrigue qui nous meut… Car il y a mystère à tourner les pages alors même que nous accrochent des bribes de phrases, que nous retiennent des clefs aimantes qui nous ouvrent quelles serrures ?
Emmanuel Laugier longe le précipice sans jamais déraper. Il côtoie le vide et nous offre ses vertiges. Faits de simples mots en pente.
Ruptures, crevasses. Echappements, glissades. L’écriture, maîtrisée, s’arrête toujours au bord du gouffre. Et si cette poésie fait du hors piste, elle ne craint ni l’avalanche ni la fracture.
C’est ce qui confère à ce livre une certaine magie - par l’alchimie d’un réel transmuté.
Extrait (pp 66, 67) :
Au bout - cercle la ferme de cuneo
c’est la corde et le tendeur qui tournent dans l’air
la laisse frappée et le pendu - l’œil de la poule saignée
Un soleil de tête
pendu au fond du paysage vise l’image du fond
n’épingle rien
Que le son du gravier sous les pas
en sueur
en bordure de la forêt je suis
Dans le non de l’image
Avec la réversibilité du jour et d’un bol
de nuit
plongé
