L’humanité a trois jours

L'humanité a trois jours

L’humanité a trois jours, huit semaines, trois ou quatre ans. Elle court à quatre pattes ou se débrouille déjà toute seule, comme une grande, la petite coquine. Elle a une affreuse cagoule bleu marine ou un super bonnet rouge en forme de baleine hyper mode.
L’humanité et ses diversités pathétiques ou charmantes, son dessèchement des cœurs et ses cruautés, je peux l’apercevoir distinctement, malgré mes yeux un peu myopes, de là où je me suis assis, comme tous les mercredis de ma vie de père de famille.

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L’humanité, c’est dans le sourire d’un gosse, dans les chamailleries pour un seau, une pelle et un râteau qu’elle s’exprime le mieux. L’humanité elle fait ce qu’elle peut pour pas s’en prendre plein la tronche à moindre frais. Elle se bat pour son espace vital à tous les âges. C’est la guerre des boutons en réduction.

Je prends toujours le même banc vert affreusement blanchi par la lumière, pas très bien entretenu et souvent dégueulasse, celui qui est inondé de rayons à coup sûr, celui que les ménagères m’envient, comme cela au moins je bronze en surveillant la gamine, cela me rend l’acte de garderie d’enfant moins inutile.

Heureusement, dans ce parc non loin du centre ville, il n’y a pas que des boudins, je peux y mater à souhait de la bonne bourgeoise de province, de celle qui dit jamais non à une petite sauterie de fin d’après midi. En fait j’y vais même pas pour cela mais comme dit ma grand-mère « c’est l’occasion qui fait le larron » alors je me sers, en espérant que le dernier arrivage soit le plus frais possible, des fois on a des surprises avec ces pétasses endimanchées.

C’est un peu mon sport à moi, ça ne nécessite pas une grande énergie, ça ne mange pas de pain, c’est ma récré, sans tache, du slip. Ca ne laisse pas de trace, pas le temps de s’attacher ; après la besogne c’est chacun sa vie, chacun ses marmots.

Au parc municipal gardé par de vieux fonctionnaires débiles légers ou mis au placard, tout le monde s’observe, on a que cela à foutre si on a un môme un tant soit peu bien élevé. La mienne c’est pas une courageuse, elle peut rester des heures à regarder ce qui se passe au bord du carré de sable sans même se salir. Elle fait trois tours de toboggan et elle bouge plus. Ca me laisse du loisir, je suis à la foire foraine, j’assiste aux manèges des rombières qui tremblent de toutes leurs lèvres. Comme souvent je suis le seul mec baisable à vingt kilomètres aux alentours, je suis l’attraction libidineuse de ces femelles plus ou moins bien dégrossies.

C’est pas toujours flatteur quand c’est une bonbonne d’un quintal qui vous fait un gros sourire ravageur et qui trouve n’importe quel prétexte piteux pour engager la conversation. Mais ça fait partie des risques du métier. Quand ça arrive tu joues le muet timide comme ses pompes et le trumeau se barre gentiment. Ça casse pas trois pattes aux canards tout proches du petit plan d’eau du jardin.

C’est comme dans tous les microcosmes en fait, l’humanité en culotte courte avec ses mamans sveltes ou pleines de varices et de culottes de cheval ça donne une idée juste du pays ou du monde dans lequel on vit.

La dernière fois, j’ai rencontré l’archétype du futur, l’ovni des jardins botaniques, la Bimbo à pois chiche des massifs fleuris, la déesse sans cervelle des alpages, sa tronche chevelue dans le vide le plus extrême. Elle devait avoir la trentaine, sa petite mentalité avait du s’arrêter à un chiffre bien plus modeste, habillée en noir avec petite jupe fendue, des jambes moyennes « cellulitées » et des nichons énormes que son petit gilet assorti n’arrivait pas à contenir. Elle marchait comme une bossue, ayant vraisemblablement bien du mal à utiliser correctement ses mules en talon haut sur les allées bordurées de plantes vertes en terre.

Je l’avais entraperçue d’assez loin, avec sa taille un peu au dessus de la moyenne et sa touffe frisée en forme de visage. C’était une fille métisse basanée qui accompagnait une charmante gamine de cinq, six ans aux cheveux plus courts, et bien plus longiligne que sa mère.

Je plaignais déjà cette petite humanité en tee-shirt Kenzo, jolie comme le jour et qui, bien que jouissant vraisemblablement d’un certain confort matériel étant donné la qualité de sa tenue vestimentaire, devait subir l’éducation d’une mother aussi parfaitement à côté de ses mules.

La suite allait me donner raison, la godiche poitrinaire ne parlait pas, elle hurlait à chacune de ses phrases oralisées dans un bruit sourd. Le moindre de ses syntagmes était tout bonnement incompréhensible, un magma où chaque sonorité était avalée et mal digérée et faisait rire intérieurement et se regarder toute l’assemblée dans une connivence tacite.
J’hallucinais, c’était à la fois triste et risible. Il y avait un tel décalage entre la mise générale de cette créature pulpeuse, la délicatesse de ses parures et le soin extrême apporté à sa petite personne et à celle de sa progéniture, et sa non-verve grossière, vulgaire et dégénérée.
Comme par hasard la petite Sarah ne disait pas un mot et ne semblait pas écouter, et on la comprend, un traître mot des ordres aléatoires et précaires de cette jeune femme au parler si caricatural. Cela dura une bonne heure et ce fut le show intimiste de ce début d’après-midi ensoleillé.

Tous les spectateurs improvisés purent suivre jusqu’à sa sortie finale du jardin, cette drôle de fille hors des conventions et la chair de sa chair, quand elle repartit d’où elle était venue.
Quel sera le destin de cet enfant qui tout du long m’était apparu quiet, d’un calme olympien, imperturbable et finalement pas foncièrement malheureuse dans son mutisme étrange ?

Je suis peintre. Je n’ai pas choisi, on naît artiste, ça nous tombe dessus et après faut se démerder avec ça, arrondir les fins de mois, trouver un compromis entre du commercial et une certaine ligne de conduite qu’on s’est fixée depuis les beaux arts et la contemplation des maîtres.

J’arrive à survivre, je fais ce que j’appelle des hold-up, des copies de maîtres pour de vieux bourgeois ou de la décoration pour la bonne société de ma ville. Ce jardin plein de brailleurs c’est dans la semaine ma seule véritable confrontation avec le peuple. J’exècre le populaire, le 14 juillet et tout ce qui réunit les foules. Mais, comme le mercredi la mère de ma gosse ne peut pas s’en occuper, j’ai choisi le parc plutôt que la piscine ou une autre sortie thématique.

Je ne vote plus depuis que j’ai vu que la gauche est devenue aussi dégueulasse que les blaireaux de droites. Bon c’est vrai je lis L’Huma, c’est comme une vieille habitude qui me rassure car s’il y a une chose qui reste fidèle à ses idées et à elle-même c’est ce papelard-là. Ca ne me rend pas meilleur ni moins lâche. C’est ma manière à moi d’hériter d’une petite manie du paternel qui n’aurait jamais commencé sa journée sans avoir reluqué toutes les colonnes du quotidien.

Alors, ben en définitive le semblant d’humanité qui reste encore dans ce monde pourri, je le trouve dans les jeux couillons des petits, c’est mon petit monde à moi, j’espère que lorsqu’ils seront grands ils feront moins de conneries que leurs aînés. C’est peut-être con à dire, c’est comme une chanson de Renaud -encore fallait-il avoir l’idée, mais moi c’est mon Mercredi à moi, mon jardin d’Eden en culottes courtes !

L’humanité a trois jours, huit semaines, trois ou quatre ans…

le 19/01/2004
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