Pour un Gas-Oil moins cher l’Impuissance est Total
Marins pêcheurs, agriculteurs, taxis et transporteurs routiers sont au bord de bloquer le pays afin que le gouvernement prenne enfin des mesures fortes et pérennes pour enrayer les conséquences de la hausse faramineuse des carburants. Plusieurs manifestations de leur mécontentement ont offert des images anxiogènes aux journaux télévisés ces derniers jours : ports et dépôts pétroliers assiégés, routes interdites à la circulation… Et les autres Français dans tout ça ? Ils font le plein, eux aussi, sans bénéficier d’aucun dégrèvement fiscal et redoutent de se voir à nouveau pris au piège d’une situation insurrectionnelle à la mesure de celles qui ont paralysé la France à plusieurs reprises dans les années ‘90.
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Le prix du baril de pétrole a dépassé vendredi du prix historique de 135 dollars, atteint le 22 mai, s’établissant dans la soirée à 138 dollars… Dans un contexte de baisse de la devise américaine, d’offre stagnante et de demande vigoureuse, les cours ont gagné plus de 10 dollars sur cette seule séance, un record ! En dépit de nombreux signes de rationnement chez les consommateurs, qui semblent avoir atteint un seuil d’intolérance, le pétrole est bel et bien toujours à la hausse.
Devant la multiplication des actions de protestation des routiers contre la flambée des prix du carburant, le secrétaire d’État chargé des transports Dominique Bussereau a présenté la veille une série de mesures. Il prévoit un étalement du paiement des charges fiscales et sociales pour obtenir des délais sur le règlement des charges des transporteurs routiers.
Un versement de € 100 millions, au titre d’une accélération du remboursement de la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP) ramené de 6 à 3 mois, est également envisagé, ce qui représente une avance de 60% sur le remboursement du premier semestre 2008. Il a enfin indiqué qu’il engagerait une discussion avec les sociétés d’autoroute pour une modération des péages, qui ont également subi une forte hausse depuis la privatisation.
Sur le long terme, le ministre a annoncé des mesures portant sur l’harmonisation sociale et fiscale européenne sur les carburants. Il doit réunir bientôt tous les partenaires sociaux du transport routier pour réfléchir aux mesures à prendre afin d’améliorer la compétitivité du transport français.
Des solutions gouvernementales en trompe-l’œil
Pour Nicolas Paulissen, porte-parole de la Fédération nationale des Transports routiers (FNRT), ces mesures ne sont pas suffisantes pour calmer les transporteurs. Pour le syndicat, il s’agit de solutions à moyen et long terme qui ne répondent pas aux besoins immédiats des transporteurs. Le syndicat annonce déjà une grande journée de mobilisation le 16 juin. Les chauffeurs de taxi devraient leur embrayer le pas le lendemain… Des pêcheurs ont poursuivi ce jeudi leurs opérations et manifesté en Bretagne contre la hausse des carburants, rejoints dans plusieurs régions par des agriculteurs bloquant des dépôts de carburant. Après ceux de Boulogne-sur-Mer et Calais, de Dunkerque, de Gascogne, les pêcheurs de La Rochelle ont voté jeudi matin la suspension de leur grève. Il s’agit d’une suspension de la grève, nous sommes prêts à tout moment à recommencer car pour l’instant : l’Europe ne bouge pas, a déclaré l’un des porte-parole.
En fait de mesure, les pouvoirs publics se refusent toujours à reconsidérer l’assiette et le montant de la TIPP, ou de la moduler au gré des cours du baril de pétrole, ainsi que l’avait imaginé Laurent Fabius en 2000 alors qu’il était ministre des Finances… La TIPP rapporte environ € 25 milliards par an aux finances publiques. À titre de comparaison, la fiscalité des produits pétroliers occupe le 4ème rang des recettes, derrière la TVA (€ 142,1 milliards), l’impôt sur le revenu (€ 53,7 milliards) et l’impôt sur les sociétés (€ 44,1 milliards). Cette taxe est perçue sur les volumes, et non sur le prix de vente du produit. C’est donc un montant fixe qui est perçu sur chaque unité vendue.
Le montant dépend de la nature du produit (essence ou gazole par exemple), mais aussi du type de consommation (comme carburant ou pour le chauffage, par exemple). C’est le super qui supporte la TIPP la plus élevée : € 0,6069 pour un litre de sans plomb en 2007. De quels moyens l’État dispose-t-il pour amortir les effets de la hausse des prix des carburants ? La France est toujours productrice de pétrole, mais la production nationale représente environ 2% de la consommation nationale. L’essentiel des activités de prospection et d’extraction de la compagnie française Total est réalisé à l’Étranger, ainsi que la plus grande partie de son résultat d’exploitation.
Il vaut mieux que Total demeure dans le peloton de tête
L’action Total a grimpé vendredi, soutenue par le partenariat conclu par le groupe pour l’exploration et le développement d’un gisement pétrolier et gazier offshore en Azerbaïdjan, qui marque le retour du groupe dans cette ancienne république soviétique. Le titre prenait 1,23% à € 54,84 en fin de matinée, soutenant un CAC 40 dont Total est la principale composante, et qui gagnait 0,50%. La compagnie nationale azerbaïdjanaise avait annoncé jeudi la signature d’un accord avec elle un champ offshore en mer Caspienne, un projet contrôlé à 60% par le pétrolier français et à 40% par la compagnie nationale. Il ne s’agit pas de la première tentative de Total dans cette zone, rappelle Jean-Luc Romain, l’analyste du Crédit Mutuel-CIC, alors que Total et sa concurrente américaine Chevron avaient déjà signé en 1997 un accord de partage de production avec la compagnie locale pour le même gisement.
Les deux majors s’étaient retirées en 2001 du projet, jugé non rentable, bien que les réserves aient été à l’époque estimées à entre 1.000 et 3.000 milliards de mètres cubes de gaz et près de 120 millions de tonnes de pétrole. Les fortes hausses des prix du pétrole et du gaz ont changé les conditions et le développement du champ d’Absheron pourrait désormais être viable, explique cet expert qui conseille toujours à ses clients d’acheter le titre et vise un objectif de € 78 par action. Le retour de Total, déjà présent en Azerbaïdjan dans la production et le transport d’hydrocarbures, dans l’exploration de ce pays montre que les conditions de nouveaux développements importants qui alimenteront sa croissance dans la prochaine décennie sont réunies, conclut-il en spéculant sur une ressource toujours plus chère.
En début d’année, l’État a déjà contraint Total à verser € 100 millions pour financer la prime à la cuve et l’idée serait de lui demander de remettre au pot pour couvrir son augmentation. En France comme dans le reste de l’Europe, les gouvernements font face à une pression sociale très forte. Les contraintes budgétaires empêchent de baisser massivement les taxes. Face à des détresses réelles, ils en sont donc réduits à lancer des pistes et à prendre des mesures symboliques. Des gestes politiques, à défaut d’une vraie capacité d’action économique sur un marché qu’ils ne maîtrisent pas.
Total, l’entreprise la plus riche de France, c’est plus d’un milliard par mois de bénéfice. Chaque fois que le baril gagne un dollar, son résultat grimpe de 150 millions, sans investissement supplémentaire. Alors que dans le même temps, la hausse à la pompe vide le porte-monnaie des ménages et met en danger une ribambelle de professions. C’est pareil pour les autres compagnies pétrolières. Il est évidemment tentant de prendre aux riches pour donner aux pauvres. Imaginons un instant que l’État prenne tous les profits de Total pour subventionner l’essence, le prix du litre de super et de gazole pourrait être baissé de près de 20%.
Les rois du pétrole ne sont pas prêts pour la charité publique
Le directeur général du quatrième groupe pétrolier mondial, qui a engrangé € 12,2 milliards de bénéfice net l’an dernier, n’exclut pas de faire un geste : nous avons volontairement fait quelque chose l’an dernier et nous sommes prêts à considérer à nouveau une telle mesure. Après avoir contribué à hauteur de € 140 millions pour payer le passage en janvier de € 75 à € 150 de la prime à la cuve, le groupe devrait donc accepter d’être à nouveau sollicité.
Estimant que les cours du pétrole allaient rester durablement élevés, Christophe de Margerie a profité aussi de son passage au Palais-Bourbon pour asséner des vérités premières aux députés. On nous demande de faire plus de gazole, mais dans les années 1990 les pouvoirs publics ne juraient que par le super sans plomb, a-t-il rappelé, nos raffineries font ce qu’on nous a demandé de faire ; on ne change pas un outil industriel comme ça.
Première certitude : au cours des 25 prochaines années, la part des hydrocarbures restera primordiale, couvrant 75% de l’offre énergétique mondiale, contre 81 % actuellement. D’ores et déjà, Total prévoit que la production de pétrole se stabilisera autour de 95 millions de barils par jour avant 2020. Un plafonnement guidé essentiellement par des raisons géopolitiques, qu’il s’agisse de pays en proie à des turbulences comme le Nigeria ou de producteurs soucieux de gérer au plus juste une ressource synonyme de manne financière. Total se montre en l’occurrence plus pessimiste que l’Agence internationale de l’Énergie, qui table sur 103 millions de barils par jour en 2030.
Face à l’ampleur que prennent ces actions de blocage, le gouvernement français s’est tourné pour la première fois vers les compagnies pétrolières. Le ministre du Budget Éric Woerth a demandé aux pétroliers de contribuer à la limitation des prix de l’énergie. Christophe de Margerie a finalement rétorqué : certains se chargent de nous dire ce que nous avons à faire, mais je ne suis pas au courant de cette demande ; contrairement à ce que j’ai entendu dire, nous n’avons jamais été consultés, j’aimerais bien qu’on laisse le soin aux entreprises de décider, s’est-il offusqué devant les commissions des Finances et des Affaires économiques de l’Assemblée nationale. Ainsi va le monde…
L’or noir si bien nommé nous fait tourner la tête :
Sang de la terre, espoir d’oubli des temps anciens,
Qu’il ait nourri un temps du feu les Phéniciens
C’est à présent le legs d’un fabuleux quintette !
En voir jaillir du sol n’est qu’un plaisir d’esthète
Tant qu’il veut bien ravir l’esprit des parnassiens,
Sait-on que sa substance est propre aux magiciens ?
Ils n’ont déjà plus qu’à nous mettre en main la tette.
Abondance et progrès nous ont semblé des buts
Qu’on puisse atteindre en faisant fi de lourds tributs :
D’aucuns nous font valoir le fond de sa ressource…
Le jour peut-être où son flot sombre aura tari,
Qui saura qu’il est cher de puiser à sa source ?
Nous n’irons pas plus loin et nous aurons bien ri.
