L’hermaphrodite, le meilleur ami(e) de l’homme ?
Trois livres en un c’est assez rare pour s’y arrêter. Jeffrey Eugenides nous livre un gros opus habillement construit où l’ironie brille à chaque page pour mieux cacher le fond du problème : les mouvances de l’identité et la recherche de la liberté.
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Qui ne s’est jamais posé la question en découvrant son enfant nouveau-né, de savoir ce qui allait advenir de lui, ce qu’il allait porter en lui, quelle gène allait prédisposer sur une autre, influencer son avenir ; finalement, qui de l’inné ou de l’acquis allait l’emporter. Les médecins affirment que l’identité de genre se forme au tout début de la vie. Garçon ou fille, fille élevée en garçon manqué, garçon choyé comme une petite fille, le panel des éducations variées pèse certainement sur l’évolution d’un petit d’homme.
Alors comment ne pas se sentir différent quand : sa tante est aussi sa grand-mère, son père est le neveu de sa mère (et de son père), ses grands-parents sont aussi ses grande tante et grand oncle, ses parents sont ses cousins au second degré, et son propre frère est aussi son cousin au troisième degré.
On l’aura compris, l’inceste et la consanguinité sont les fleurs du mal de cette aventure extraordinaire vécue - et subie - par un être ordinaire. Cette tare qui fleurissait dans certains villages isolés, pour cause de prétendants insuffisants et de filles à marier en trop grands nombre, aura pour conséquence des mutations génétiques qui aboutirent à l’hermaphrodite sous toute ses variantes.
C’est en découvrant l’existence d’un syndrome génétique dans les communautés isolées, qui occasionne, par intermittence, des transformations de l’identité sexuelle, qu’est née l’idée, non pas de raconter seulement l’histoire d’un hermaphrodite, mais d’une famille vivant depuis longtemps en vase clos. Ainsi Jeffrey Eugenides a-t-il jeté son dévolu sur un petit village isolé où un frère et une sœur élèvent des vers à soie, et vivent dans la tiédeur méditerranéenne … jusqu’au jour où les Turcs envahissent l’île.
Middlesex est avant tout une enquête. Celle d’un jeune homme perturbé, Carl, né en 1974 et qui vit à Berlin et de Calliope, née en 1960 à Détroit. Elle - c’est aussi lui - visite son passé pour essayer de comprendre ce qui lui arrive.
Middlesex c’est aussi une histoire où l’amour scintille malgré la boue. Celle d’une sœur et d’un frère chassé de Smyrne en feu, en 1922, et qui émigrent aux USA, et se marient dans le plus grand secret. Ils seront les grands-parents incestueux de Carl-Calliope.
Mais Middlesex c’est aussi une saga pleine de bruits et de fureur, de rire et de chansons. Dans la grande tradition des épopées romanesques, les récits se superposent pour nous emporter dans le tourbillon des vies mêlées des héros. Celles de ces immigrants d’Asie mineure qui stigmatisèrent le rêve américain.
Ce roman qui n’en est pas un, ou plutôt qui est tous les romans à la fois, roman d’initiation (le narrateur qui enquête s’invite dans le récit pour quelques mises au point ou éclairage désopilants), épopée hellénique (dans un style très classique, clin d’œil d’Eugenides à la littérature grecque classique), fable (au sens où tout grand roman doit être réaliste pour mieux piquer le mystère au centre de la feuille blanche), ce roman hybride donc, est un délice de lecture.
Sans le montrer, Eugenides, qui est un ancien professeur de littérature à Princeton (en alternance avec Joyce Carol Oates), emmène le lecteur vers la grande question du livre : le libre arbitre. La tolérance. La liberté.
Comment être un garçon quand on a vécu quatorze ans dans la peau d’une fille ? Comment être soi sans le regard et le jugement des autres ?
Cette fresque homérique emmêle les narrations pour démontrer les bienfaits de la complémentarité. De nos différences doit naître ce métissage qui doit toujours nous nourrir au lieu de nous diviser …
Symbole de cette maxime, le lieu de la narration : Détroit.
Ville tentaculaire du nord des Etats-Unis, ville vouée à la construction automobile et aux luttes raciales, dont la fameuse émeute de 1967 qui vit la moitié de la ville brûler avant que l’armée n’intervienne pour tuer dans l’œuf la révolution menées par les Noirs. Ville phénix dont le drapeau reprend l’animal mythique avec ces mots inscrit en dessous : Speramus meliora ; resurget cineribus. " Nous espérons des temps meilleurs ; elle renaîtra de ses cendres. "
Née d’un exil forcé et d’une ruse (le mariage de ses grands-parents, frère et sœur), Calliope se construit dans le silence. Il faut attendre l’approche d’une nouvelle (re)naissance, ressenti par Carl à Berlin, pour que nous fassions le chemin inverse avec elle - et lui - pour comprendre.
Baroque et bouleversant, Middlesex n’en est pas moins un récit d’une extrême précision (les éléments scientifiques sont rigoureusement exacts), nous parlant de journaux d’endocrinologie infantile et des fameux 5-alpha-réductase de type 2, sans toutefois nous noyer sous un flot d’érudition inutile.
Jamais histoire n’avait ainsi été si adroitement mêlée au style. Les différentes formes de narration se superposent selon les thèmes et les périodes. " J’ai voulu commencer mon roman comme une narration héroïco-épique, qui devient peu à peu plus réaliste, plus psychologique, " expliquait l’auteur. A n’en pas douter, un pari réussi.
Du grand art, que le prix Pulitzer a très justement récompensé.
Jeffrey Eugenides se dit aussi influencé par la thèse de Foucault. Passionné par les années 1970, et par la culture glam-rock : Loud Reed et David Bowie. Fasciné par la mode unisexe aussi de ces années mouvementées. Toutes ces influences que l’on retrouve au détour d’une page, dans la musique du style.
Middlesex est une ode à l’amour, puisqu’il est le moteur et l’origine du monde, l’amour platonicien, l’amour physique, tous deux se mêlent et s’emmêlent dans la trame du livre pour se faire oublier, mais désir et amour resteront éternellement les deux faces d’une même pièce que le hasard s’amuse à lancer dans l’éther du monde pour le plus grand dame des humains.
MIDDLESEX
Jeffrey Eugenides
Editions de l’Olivier, 2003
679 pages - 21 euro
PS -
" Dans ce livre, j’aborde, de plusieurs manières, une même question : la transformation de l’identité, précise Jeffrey Eugenides. La transformation de Grecs devenant Américains, celle d’un frère et d’une sœur que l’on retrouve mari et femme, enfin la transformation d’une personne : on la croyait femme, elle se découvre hermaphrodite et choisit une existence d’homme. A cause des progrès de la recherche en génétique, puis du début des expérimentations, trop de gens ont désormais tendance à croire, non seulement que la génétique explique tout, mais qu’elle doit tout commander. Il ne s’agit pas pour moi de nier l’importance de la génétique, pas plus que son influence sur l’existence des individus. Mais, à travers les diverses histoires qui composent mon roman, Middlesex, j’ai voulu réaffirmer la liberté des personnes, la persistance du libre arbitre, de la possibilité individuelle, sinon de maîtriser totalement sa destinée, du moins d’influer sur elle. C’est la leçon de mon héros Cal, autrefois Calliope. C’est une personne qui a ce qu’on pourrait désigner comme un handicap génétique, et qui, malgré tout, surmonte l’héritage que lui a imposé la nature pour choisir. Pour se choisir. C’est peut-être aussi le symbole du rêve américain, croire qu’on peut changer le cours de son destin. "
