Les murmures de Paris …

Les murmures de Paris …

Si vous ne connaissez pas encore le travail de Claude Renaud, précipitez vous à la Grande Ecurie du Roi, à Versailles. Vous avez jusqu’au 15 décembre pour admirer cette œuvre inédite que les Archives communales dévoilent rien que pour vous. Sinon, inscrivez ce livre sur la liste du Père Noël.

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En une centaine de photographies Noir & Blanc vous plongerez dans les souvenirs du Paris des années 1960. C’est le second volet d’un diptyque débuté en 2005 – et publié sous le titre de Paris en mémoire.
Claude Renaud est photographe depuis l’âge de douze ans, et c’est en 1962 qu’Albert Plécy, le fondateur des Gens d’Images, le recrute pour l’aider à développer à ses côtés des recherches éditoriales dans le monde de la photo … Cela l’amènera à croiser les grands noms de l’école humaniste parmi lesquels Brassaï, qui fut l’un de ses mentors et auquel il rend hommage avec l’extraordinaire photo de la double page 100-101 de la rue Foyatier, à Montmartre. Un jeu qui semble infini de marches en dégradé, fuyant en cadence avec les lampadaires, eux-mêmes mis au pas par les ombres galopantes dans un entrechat de gris à la palette des nuances infinies que sert un soleil qui stigmatise le contraste. Une photo qui laisse sans voix, qui cloue le regard comme un papillon de nuit sur un halogène. Cette photo vous aspire, imprimant sa force mais aussi toute sa poésie car, une fois imprégnée par l’image, vous irez flotter ailleurs dans l’univers candide et onirique du photographe qui n’a voulu qu’attirer votre attention mais vous dire de mieux y regarder, de prendre le temps de vous installer dans l’émotion pour l’appréhender totalement et en jouir tout votre saoul.

Ce bel album s’offre à vous comme un éternel amoureux en quête de joie à faire partager, un peu léger et tendre à la fois, fougueux mais explicite, aussi, dans certains clichés très figuratif, au grain d’une netteté si précise qu’il inspire l’enquête, la recherche du détail, d’un contour, d’une esquisse … On redécouvre avec enchantement des lieux mille fois traversés, sans jamais se lasser du plaisir toujours nouveau que nous procure la contemplation de ces images.

Instants chapardés à la vie, cette centaine de "petits miracles" témoignent de ce que fut la photographie humaniste avant la vague américaine. C’est ici, entre 1957 et 1967, que Claude Renaud est allé puiser dans sa vaste collection les plus beaux instantanés qui façonnent ce livre, témoins de la sensibilité qui habite celui qui pointe derrière la machine.
Mais au-delà de la splendeur des images, il y a tout un travail de la mémoire qui nous est ici donné de constater, car sans ces photographies, qui se souviendrait qu’il n’y a pas si longtemps Paris était autre ? Les peintres de rue ne sont plus, ni les belles corbeilles ovales de fruits et légumes du marché de la rue Mouffetard ; disparues également les religieuses en costumes, sans parler des bicornes ; tout comme les journées sous la neige ou la forêt de périscopes tendus vers les uniformes flamboyants qui paradaient sur les Champs-Elysées pour le Quatorze juillet … Ainsi, Claude Renaud aura-t-il gravé pour toujours un temps révolu, des lieux disparus, comme cette entrée, désormais condamnée, des célèbres ateliers de Roullet et Decamps, fabricants d’automates sis rue du Parc-Royal.

Ce livre est donc un témoin qui ira se nicher dans une bibliothèque d’amateurs de mots et de souvenirs ; d’amoureux des belles choses, loin des hurlements sourds de ces clichés modernes choquants et obscènes ; ou tout simplement de femmes et d’hommes qui recherchent une sensibilité, une poésie de l’image. L’important n’étant pas ce que l’on photographie mais comment et surtout quand : un passant soufflant un peu ou rêvant face au soleil, un enfant qui plie sous le poids de son cabas, un couple d’amoureux accroupis sur le pont des Arts, un client chez un bouquiniste qui se hisse sur la pointe des pieds pour dénicher l’oiseau rare … Tout n’est qu’instant dans la majesté du geste, de l’attitude, du regard … Et une pointe d’humour teinte parfois, comme au square Honoré Champion, lequel aura vu sa statue complétée d’une bouteille vide de champagne déposée artistiquement dans les bras du vieil homme …
Puis, signature en forme de cerise sur le gâteau, le contraste de ces photographies est parfois saisissant : qu’on l’obtienne d’un contre-jour choc, d’une silhouette à la découpe parfaite ou d’un contre champ affolant pour mieux pointer l’essentiel. Le photographe n’est qu’un peintre comme les autres, il place son chevalet mécanique avec la même attention, il construit son espace avec le même respect des proportions, puis il laisse la lumière s’emparer du sujet … C’est comme une partie de cache-cache qui permet à Claude Renaud de s’offrir une mise en abîme spectaculaire lorsqu’il entreprend de travailler sur les ponts de Paris : il privilégie l’esthétique et nous offre des ponts d’Arcole, Louis-Philippe ou Alexandre III – en perspective cavalière avec les Invalides tapis dans le fond – ou les quais d’Anjou ou de la Rapée, voire le jardin des Tuileries pris dans les glaces ; tous d’une rare beauté qui n’est ni le fruit d’un travail de labo, ni d’une retouche sous Photoshop, mais simplement d’une mise en scène parfaite entre la nature, l’homme et son appareil photo, qui se matérialise alors en œuvre d’art à part entière.

Claude Renaud, Paris murmures, préface de Laure Beaummont-Maillet, 210x230, broché avec rabats, bichromie, Editions Alternatives, novembre 2007, 120 p. 25,00 €

le 10/12/2007
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