Comme si elle dormait, ou les songes d’un Orient mortifié

Comme si elle dormait, ou les songes d'un Orient mortifié

Long champ porté à la criée de la narration, le dernier roman d’Elias Khoury pourrait se psalmodier dans les travées des églises ou sur les chemins de Compostelle tant sa langue est musicale et poétique.

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Rédacteur en chef du supplément culturel du quotidien arabophone An-Nahar, mais aussi critique, essayiste et chroniqueur, ce libanais chrétien né à Beyrouth en pleine Nakba, en 1948, s’est très jeune déclaré aux côtés des Palestiniens, ce qui lui valut les foudres des siens pendant les années de guerre. Aujourd’hui reconnu comme l’un des tout meilleurs écrivains de langue arabe, il partage sa vie entre l’écriture, le journalisme et l’enseignement ; quatre mois l’an il tente d’inculquer un peu d’histoire de la littérature arabe à des étudiants de l’université de New York.

Après le retentissant succès de La Porte du soleil qui le fit connaître dans le monde entier, il nous avait profondément troublé, en 2004, avec son roman Yalo, imprimant la noirceur d’une dérive annoncée vue par l’œil insoumis d’un jeune milicien qui perd tout sens de la réalité. Il nous revient à l’occasion des Belles étrangères, cette année consacrée au Liban, qui se dérouleront du 12 au 24 novembre, avec un roman à tiroirs, une nouvelle manière de confirmer son attachement au livre référence, Les Mille et une nuits. Dans cette trame marquée par l’histoire, Elias Khoury imprime dans l’arrière-fond de son tableau l’onde magique qui frappa l’Orient entre la fin du XIXème siècle et le milieu du XXème : c’est à cet instant que la fracture se matérialisa entre la société traditionnelle et l’occidentalisation qui prenait racines sous couvert des missions religieuses, catholiques et protestantes ; et du début de l’immigration massive des Juifs en Palestine. Un tremblement de terre secoua les mœurs et l’âme arabe sombra.

En Orient le rêve côtoie la réalité à chaque instant, dans la manière de parler, d’envisager l’avenir, d’écrire, de travailler ; la poésie est partie prenante de la langue quotidienne, dans les expressions familières, et on la retrouve ici, en toute logique, dans le roman. Mais pas une poésie nominative, ni une poésie de paraboles mais une poésie musicale, une langue bien à part qui s’inscrit dans un rythme particulier, une tonalité récurrente qui tourne sur elle-même en semblant se répéter mais en donnant, justement, une autre manière de lire, de dire, d’ouvrir des portes sur des univers chimériques et des histoires incroyables. Le vertige vous saisit dès que vous portez les yeux sur la première phrase, comme si l’aimant tapit dans l’encre du papier était là pour vous coller au livre, vous incitez à oublier pour voyager.

Et c’est Milia qui sera votre guide car elle possède un don rare, celui de contrôler ses rêves, de parvenir à les arrêter le temps d’une journée pour les recouvrer le soir venu et continuer à tisser ses contes dans l’éther du temps suspendu … Cette jeune femme tout juste mariée a-t-elle bien vu son mari à travers le brouillard de ses songes descendre d’une voiture ? Portait-il une bougie à la main ? Mais où se trouve-t-elle ? A Nazareth ou à Bethléem ? Est-elle bien enceinte, déjà ? Comment se souvenir et faire la part des choses entre ce qui a bien eu lieu et ce que l’on a rêvé ? Comment savoir si elle a bien fait l’amour avec son mari, cette nuit ? Dormait-elle ? Mais on ne parle pas de ces choses-là dans la Palestine des années 1930 …

Sauf que Elilas Khoury en parle, lui, dynamitant une nouvelle fois la glaise culturelle pour enfoncer le clou et confirmer que depuis la fin de la guerre du Liban les tabous sont levés. Exit l’interdit confessionnel, oubliés les carcans stylistiques, vive le roman moderne qui permet à Milia de réinventer les Evangiles dans ses rêves, sanctuaire des possibles loin des tumultes d’un monde en mutation. Ainsi la langue arabe fait sa mue, osant même parler de sexualité sous une forme libérée malgré les pressions de quelques fondamentalistes qui crient dans le vide … Au lecteur de se laisser éblouir par ce nouvel opus au parfum de paradis.

Elias Khoury, Comme si elle dormait, traduit de l’arabe (Liban) par Rania Samara, coll. "Mondes arabes", Actes Sud, septembre 2007, 389 p. – 23,00 €

le 02/11/2007
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