Les cops ont le blues
Les histoires de flic au cinéma, quand elle ne dégoulinent pas du bon sentimentalisme hollywoodien, sont souvent poisseuses et apportent un oeil amer et désenchanté sur les travers de la société.
Narc de Joe Carnahan et Dark Blue de Ron Shelton, ne dérogent pas à la règle, tout en suivant un itinéraire différent.
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Narc, tout d’abord, raconte le post-trauma de Nick Tellis qui en s’embarquant dans l’univers des stups, en est revenu aussi drogué et dangereux que les dealers qu’il était supposé pourchasser. A la suite d’une bavure et certainement pour préserver ce qu’il reste de son cocon familial et de sa propre identité, il quitte la police de Détroit pour être rappellé quelques années plus tard afin d’enquêter sur le meurtre d’un de ses collègues. Afin de mener à bien cette tâche, on lui confère comme partenaire, Henry Oak (magnifiquement interprété par un Ray Liotta, massif et violent), ex-équipier de la victime et aux méthodes peu orthodoxes. Le suspense consistera à savoir si Oak est, d’une manière ou d’une autre, impliqué dans cette affaire morbide. En fait, l’histoire est surtout prétexte à une descente dans l’enfer malfamé des "crack-houses" et autres lieux de perdition que constitue le monde des junkies.
De plus, pour qui connaît un peu les Etats-Unis, Détroit est le symbole de la ville au sein de laquelle personne n’aimerait vivre et à force de couleurs délavées et blafardes, le réalisateur rend parfaitement l’atmosphère qui se dégage de ces rues sans avenir.
En revanche, son parti-pris de mise en scène pose problème. Reprenant les tics visuels de plusieurs excellentes séries américaines (on pense surtout à 24 et NYPD Blue), ce langage s’adapte mal à l’écriture cinématographique. On ne voit, par exemple, aucune utilité à ce que l’écran soit scindé en quatre pour décrire une action qui aurait très bien pu se satisfaire d’une narration plus traditionnelle et les mouvements de caméra à l’épaule, finissent par épuiser les spectateurs que nous sommes.
A ce titre, le premier quart d’heure n’est que cris et hurlements, coups de feu et coups de poing, nous immergeant trop brutalement dans le dédale de cette société parallèle aux règles inexistantes. Cette position de voyeur est d’autant plus déplaisante que Joe Carnahan en rajoute dans les effets esthétisants (lumières syncopées, flashbacks, etc.) pour surligner la teneur de son propos.
Heureusement, cela n’enlève strictement rien à l’intelligence du récit.
Ce qui s’esquisse peu à peu, ce sont les rapports ambigus qu’entretiennent Tellis et Oak et la reconstitution du tragique puzzle par le premier d’entre eux. La résolution de l’énigme, croit-on, se dévoile au fur et à mesure de son investigation alors que dans le même temps, s’échaffaude leur drame personnel. Plongé dans cette marmite arrivant à saturation, c’est l’assurance de ne jamais en ressortir véritablement vivant.
S’il reste encore quelques illusions à Tellis, ce n’est pas le cas pour Oak qui dans une tentative désespérée de sauver la réputation des siens (comme pour compenser la mort de sa femme), n’a plus rien à attendre ni de son boulot, ni de son existence. Dans ces conditions, la chute est inévitable. Le film se distingue par une odeur de moisissure définissant le parcours des personnages, tous marginaux et où l’ombre de la morale signe une défunte mise en abyme. Cette insupportable vérité se juxtapose à un douloureux paradoxe : comment représenter la loi alors que son âme est corrompue ? Comment faire le bien quand on évolue dans un monde où le mal est partout ? Le chant du cygne de cette oeuvre terriblement noire, est aussi salutaire que profondément pessimiste.
Dark Blue, quant à lui, prend place au sein d’un contexte totalement différent. Se déroulant pendant le procès des flics qui ont tabassé Rodney King en 1991, il met en l’oeuvre l’action d’une unité spéciale de la police de Los Angeles. En fait d’unité spéciale, il s’agit de policiers ripoux qui n’hésitent pas à prendre beaucoup de liberté avec les codes de la loi, pour s’adonner à leur propre conception de la justice. Face à eux, un officier black (interprété par Ving Rhames) compte bien mettre fin aux méthodes discutables de cette brigade en révélant leurs exactions.
Dark Blue, en comparaison avec Narc, bénéficie d’une mise en scène franchement réussie, débarrassée des tics visuels qui polluent l’oeuvre de Joe Carnahan, s’attachant à une image plus léchée. Pourtant, le propos n’est guère plus optimiste. Si l’action est omniprésente dans le film de Ron Shelton, elle sert un scénario en béton, magistralement servi par un James Ellroy en pleine forme.
Ainsi, suit-on les pérégrinations d’Eldon Perry (dont le personnage colle magnifiquement à la peau de Kurt Russel) et de son jeune collègue dans les bas fonds de Los Angeles à la recherche de coupables idéaux sur une affaire où leur patron trafique avec les deux assassins qui ont fait le coup.
Cette enquête sera surtout l’occasion pour les deux flics, chacun à leur manière, de remettre en question la pertinence de leur métier tel qu’ils l’exécutent. Nous évoquions précédemment le contexte de l’histoire, il a, ici, une importance tout particulière. A partir de la carrière d’Eldon Perry, de la corruption qui mine les services de police de la ville, il donne des éléments de compréhension sur comment et pourquoi cette situation a mené à l’insurrection de toute une partie de la diva californienne. Ces personnages sont moralement responsables, comme d’autres, du déchirement des communautés, de la déliquescence d’une mégalopole en train de sombrer dans la violence. Bien sûr, la première des culpabilités revient aux autorités compétentes qui non seulement, se sont refusées à prévenir et endiguer une effusion de sang prévisible mais pire, ont, par leur comportement, apporté un blanc-seing à ces graves dérives. Liquidation avant explosion.
Se concluant sur les émeutes de South Central, Dark Blue est une perle noire parfaitement calibrée qui nous secoue les tripes au point de ressortir complètement vidé de la salle de projection.
Enfin, un petit mot sur le blockbuster de l’été, Terminator 3 : le soulèvement des machines, mettant en scène les exploits de l’éternelle machine Schwarzeneger ("i’ll be back", vous vous souvenez ?) à lutter pour le sauvetage de l’humanité. Si ce dernier épisode n’est qu’un décalque convenu et sans originalité des deux premiers (n’est pas James Cameron qui veut), cet opus se termine par un clin d’oeil aussi laconique que surprenant. Comme quoi, même à Hollywood, on peine de plus en plus à voir l’avenir en rose...
