Denis Robert l’a bien compris et il est allé au bout de la métaphore comme pour envoyer un message clair au monde des lettres ; derrière le journaliste, non loin de l’homme d’engagement et de convictions se trouve un écrivain important, incontournable et fondateur qui entend bien être considéré comme tel. Denis Robert a balisé les routes, imaginé la superficie, les rites, les coutumes et les humeurs urbaines d’un microcosme tout droit issu de son cortex, la fiction a rejoint une réalité vraisemblable, plausible, un monde-miroir qui nous ressemble, nous effraie et nous fascine. Nous sommes tous les enfants d’une urbanité, d’un monde dans le monde, c’est peut-être pour cela que ce livre nous parle autant, nous captive et nous touche.
A ce jeu de lego géant-là l’auteur est très fort, architecte d’une modernité dont lui seul avait les clefs au fin fond de ses questionnements tout azimut, il réussit le pari audacieux de nous ouvrir ce monde virtuel avec beaucoup de largesse et de générosité de cœur. On se balade dans ses rêves, marche sur sa géographie tentaculaire ou belle et on s’y sent nourri. La mise en scène est impeccable, Denis Robert a un œil scrupuleux et vif. Une ville à l’Est de nos habitudes...
Dans sa cosmogonie, on ne s’ennuie pas, on suit des lignes, visite des édifices, le travail de fourmis de Robert est ambitieux et on ne peut qu’admirer la prouesse d’un homme, d’un créateur qui a été au bout de ce qui est bien plus qu’un très bon concept marketing et une bonne idée fédératrice.
On pourrait être désarçonné par l’ampleur de la tache accomplie, mais il convient de se rendre tout disponible à une lecture interactive afin de pénétrer dans ce pavé vivace, cruel et polysémique où mille histoires se vivent, ou mille vies se télescopent, où des drames se jouent devant nos yeux voyeurs. Car au-delà des murs et des rues, c’est l’observation attentive de l’Humain qui intéresse Denis Robert, écrivain altruiste et épicurien qui jouit de l’effeuillage pluriel de ses congénères de papier. Ils sont quelques uns comme à exhiber leurs vies devant nous.
Immense Big Brother omniscient d’un univers qu’il a construit à son image, Denis Robert brouille les cartes, multiplie les avatars pour mieux nous parler de lui-même, de ses angoisses et obsessions secrètes. Quoi qu’on en dise ce livre malgré ce masque énorme en béton est certainement le livre le plus personnel de l’auteur par un jeu multiple et une utilisation attentive du miroir à facettes. La ville et ses méandres comme la plus inouïe des expérimentations, des introspections intellectuelles.
Denis Robert, pudique et modeste a construit une énergie qui pourrait bien le dépasser. Il n’a pas cherché à surfer sur une vague à la mode ni choisi la facilité pour cet exercice qui aurait pu être périlleux.
Il vient de démontrer avec ce roman « historique » dans les sens littéraire du terme qu’il est capable d’écrire et de sortir de son usine à rêves des livres aussi marquants que ceux de Houellebecq, ou plus justement ceux d’un certain Georges Perec...
