La poésie violentée
Le meilleur livre de l’année 2005 est, une fois de plus, oublié des messes médiatiques. Trop brillant ? Trop intelligent ? Trop émouvant ? Trop proche des réalités de ce monde ? Peut-être, mais surtout trop unique.
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
À la fois thèse philosophique, essai poétique, thriller moderne et récit de science-fiction, ce roman hors norme est bien impossible à réduire à un genre. Pas de prix, donc, alors que le Fémina étranger lui serait allé comme un gant, mais passons sur cette manie bien française de récompenser les copains ou les ennemis de ses ennemis plutôt qu’un auteur ou un livre qui a le mérite de se signaler. Ainsi donc, professionnel des médias alternatifs, j’oserais, avec l’impertinence qui est mienne, dire au plus grand nombre d’entre vous que s’il est un livre à lire cette année, c’est bien celui-là. S’il est un livre à offrir à Noël, c’est bien celui-là. Et surtout à la belle-mère, l’aïeule ou le copain perdu de vue depuis des lustres, car ce livre les enchantera comme le faisaient jadis les contes pour enfants qu’on lisait après le goûter, ou les premiers opus de la Bibliothèque Verte qui nous glaçaient le sang dans notre chambre de pré-adolescent, le soir après dîner. Ce livre réveillera les souvenirs d’antan, émoustillera les âmes endormies et fauchera les falsificateurs dans la lumière de la littérature révélée.
José Carlos Somoza est en train de devenir l’un des tout premiers écrivains hispaniques contemporains. Ne pas s’étonner si le Nobel le récompense dans une ou deux décennies... Originaire de La Havane, où il naquit en 1959, il est psychiatre de formation et vit à Madrid. On vous l’avait déjà présenté l’an passé, à l’occasion de la parution en poche Babel (n°669) de son splendide Clara et la Pénombre. Le voici de retour, au firmament de son art, plus incisif que jamais, alerte et érudit, diabolique et charnel, pour nous conter une histoire impossible, une histoire des hommes depuis leur origine, pris à leur propre piège sans s’en rendre compte, puisque victimes du langage, de leurs mots ainsi manipulés dans un art de l’oralité si beau qu’il en devint dangereux sans que l’on s’en rende compte. Plus puissant encore que Les racines du mal de Maurice G. Dantec, tout aussi énigmatique et envoûtant que Les élégies de Duino de Rainer Maria Rilke, encore plus glacial que le Dracula de Bram Stocker, voici le compagnon de vos insomnies...
Tout débute comme dans un rêve. Un rêve ? Plutôt un cauchemar. Mais au réveil la sensation est bien réelle. À tel point que Rulfo, éminent professeur de littérature, consulte pour se saouler de psychotropes plutôt que de whisky. Pour oublier et parvenir à se donner entièrement à sa passion de la poésie, oui, oublier les drames qui l’ont accompagné jusque-là, il ne veut que dormir et ne plus rêver. Ne plus souffrir. Car la vie peut se rassasier de plaisir, mais elle est toujours affamée de douleur. La réalité le rattrape, sa vie d’avant s’emmêle dans ses pensées. Mais les informations matinales données par la radio madrilène auront raison des affirmations rationnelles du médecin. Il y a bien eu un crime. Un massacre plutôt, dans le quartier chic de la ville. Une jeune millionnaire y a été torturée, son personnel liquidé. Puis l’assassin s’est donné la mort. Se rendant sur les lieux, Rulfo croisera Raquel, la plus belle des femmes. La plus triste aussi, perdue dans ce pays qui n’est pas le sien, à s’oublier dans des lieux immondes pour apaiser la soif d’hommes qui ne sont que des bêtes. Elle est sans papiers mais participe du même rêve qui l’a conduit sur les lieux du crime. Ensemble, à la nuit tombée, les deux apprentis détectives vont s’introduire dans la villa, découvrir une pièce secrète et deux talismans au fond d’un aquarium. Alors le monde s’ouvrira sous leurs pieds. L’abîme impossible de la révélation n’aura de cesse de les attirer dans le vertige des mots car la panique est une substance froide inoculée dans le sang par les Dames, ces muses qui traversent les siècles depuis que l’homme a décidé d’écrire. Réunies dans une hiérarchie absurde, cantonnées dans une sorte de secte impossible, les Dames martèlent leur message à coups de vers écrits au sang sur les corps de leurs victimes, modifiant ainsi le cours du temps et de la vie. Dieu, lui-même, n’y peut rien...
Les mots, en effet, altèrent la réalité en produisant des effets, des choses, mais uniquement s’ils sont récités dans un ordre déterminé et sur un ton particulier. Voir les discours politiques, les psalmodies des fanatiques qui nous confirment que le langage humain n’est pas inoffensif. Alors, celui qui possédera la clé qui commande, dans toutes les langues possibles, cette infinité de combinaisons, dirigera le monde à sa guise. Une onde, des électrons, et le monde change. N’oubliez pas que Dieu est le "Verbe", et qu’il a créé le monde avec la parole ; que "poésie" vient de poiêsis - "création", en grec - et que les croyances populaires rapportent tout un ensemble de légendes sur le pouvoir de l’incantation. Les Dames auraient donc trouvé le moyen, par le biais de la poésie, de contrôler les hommes... Elles sont unes et indivisibles, chacune avec sa fonction, par exemple la n° 11 Devine, la n° 9 Invoque, la n° 10 Exécute, mais la n° 13 ne doit jamais être nommée... et toutes cinglent des vers de pouvoir sur la destinée des hommes car au-delà des îles de silence qui sont sous le logos, il y a le hasard. Ce sens de la destinée qui a poussé certains grands poètes à écrire, sans réellement le savoir, ces vers diaboliques si puissants, cette musique des mots qui permet d’agir et d’inverser la vie, l’ordre des choses, la réalité des hommes...
Ainsi la destinée est contenue, orientée d’après les choses réalisées par les mots, en jouant sur le sens, l’intonation, le volume de lecture. Alors se matérialise le pouvoir absolu au-delà du possible. Car ce qui importe réellement, c’est l’ordre du hasard. Car une phrase prononcée au hasard peut avoir des répercutions terribles. Il faut donc hiérarchiser ce concert... Les vestales en appellent donc à la hiérarchie et se sont retirées du monde pour se concentrer sur la seule inspiration poétique. Et machiavélique.
Les Dames. Elles sont à l’origine des mondes et des légendes : celle des Muses, des Gorgones, de Diane et Hécate ; Circée, Médée, Enotée et d’autres sorcières des poètes classiques ; Cybèle et Perséphone ; la völva scandinave, qui chevauchait le loup, la Lilitu assyrienne et la Lilith biblique ; la Dame du lac du cycle arthurien, le Serpent blanc, les sorcières de Macbeth ; la Vénus d’Ille de Mérimée ; la Lamia de Keats, la Sorcière de l’Atlas de Shelley ; la Reine de la Nuit de Mozart, l’Alcinée et la Melissa de Haendel et l’Armide de Haydn... Les voilà matérialisées dans leur peau de femme, leur hôte qu’elles habitent le temps de la création, puis qu’elles quittent pour d’autres miroirs. Immortelles, ces Dames n’en ont pas moins un talon d’Achille... Et Rulfo semble posséder ce qu’elles désirent le plus recouvrer, mais elles ne peuvent le lui voler. Il doit, de lui-même, le leur remettre. Mais le fera-t-il ?
Dans une langue et un style si rares et plaisants à lire que l’on avait oublié que les Lettres sont à l’infini remodelables dans une musique riche et variée, Somoza se joue de nous jusqu’à la dernière page en cristallisant dans notre subconscient le spectre de la treizième dame, celle que l’on ne doit jamais nommer. Il parvient à inscrire son image rémanente dans notre rétine, à nous l’imposer dans notre vie quotidienne comme un manque matérialisé en nous pour nous pousser vers la dernière page encore plus vite. Souvenir récurrent, après avoir refermé la couverture, elles seront là éternellement, dans l’obscurité organique de nos pupilles, dans les recoins et les replis de nos paupières une fois les yeux fermés pour tenter de nous endormir dans le secret de nos âmes. Ab initio. Éternelles.
José Carlos Somoza, La Dame n°13 (traduit de l’espagnol par Marianne Million) - Babel/Actes Sud, février 2007, 527 p. - 10,50 €
Première édition - coll. "Lettres hispaniques", Actes Sud, septembre 2005, 423 p. - 23,00 €
