La négation de soi est si intrinsèque, dans cette survie mise en scène par le malheur, que même l’Ecriture, pourtant impériale, percutante et admirable, ligne après ligne ne parvient pas, semble t’il, à cicatriser les plaies profondes du désamour. Les mots sont salvateurs un temps, mais le corps et la conscience continuent leur érosion indubitable. Insupportable bulle noire dont on ne s’échappe que par un combat cruel de tous les instants.
Le Nord, cette terre de précarité sociale, humaine où se défont des parcours individuels est le décor d’un drame intime raconté avec la dignité du désespoir. Ingrid Naour ne franchit jamais la frontière de l’impudeur, ne cherche ni à plaire ni à déplaire, sa vérité touche sans faux semblant, sans fausse provocation, dans l’immédiateté de sa survivance trouée.
Un incendie d’organes au sein d’un corps nié depuis l’acte fondateur qui torture la narratrice : le refus de vivre.
S’il est un procès que l’on ne peut pas faire à ce livre c’est celui de sa dénomination littéraire qu’il serait imbécile et indigeste de tenter de définir. Ingrid Naour est profondément un écrivain, bien que celle-ci refuse ce terme, le poète transpire dans chaque squelette de paragraphe, on s’esbaudit devant chaque métaphore, chaque image percutante dont certaines s’encrent de manière forte dans la besace idéale où l’on fourre des phrases belles, justes et tragiques.
« Les lèvres mortes » témoigne, n’apitoie pas, fédère, ne travestit pas sa propre mémoire. C’est une confession brute, à la recherche de sa propre cosmogonie. La revanche jamais amère, d’une femme dont la condition sociale et surtout familiale, n’aurait jamais du être traduite, dans ce milieu où le livre est proscrit et interdit de séjour.
Ce récit sans aucune concession, ni avec l’art ni avec la vie, dans son hagiographie intime, mérite toute notre attention, mais pas en tant qu’historiette ou témoignage démagogique pour la bonne conscience ou pour l’apitoiement facile. La pouilleuse qui dit « je », celle sur laquelle on crache sa haine ou son sperme dans des unions sordides ou plus touchantes, cette femme plurielle qui ne voit plus ses propres jambes, ne ressort ni salie, ni lavée de sa propre histoire narrée avec le talent et l’énergie des plus grands littérateurs. Son livre n’est pas à marginaliser, ni à juger, il est unique et rare, profondément humain et respectable.
Il est certain que ce message teinté d’humanité et d’inhumanité, dérange le confort des viscères bourgeoises. Qu’importe. « Les lèvres mortes », retrouvant le dernier souffle sublime d’avant le râle ultime, ont délivré leur message historique, en corps et en âme.
