De l’envie de guerre

De l'envie de guerre

Le cinéma de guerre actuelle fonde sa critique de la guerre en mettant l’emphase sur l’aburderie boucherie qu’elle provoque. Cependant si certains avaient envie de la guerre ? Qui peut bien avoir de désir aussi suicidaire ? réponse : le "Jarhead", le soldat...

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Jarhead est l’adaptation cinématographique, par Sam Mendes (réalisateur de l’excellent American Beauty) du roman éponyme d’Anthony Swofford, où celui-ci raconte son expérience en temps que marine envoyé avec son unité en Arabie Saoudite dès les premières heures de l’invasion du Koweit par les troupes de Saddam Hussein début août 1990. S’ensuit un interminable attente du combat, Swofford et son unité de marines essaie alors de tromper leur ennui pendant les six mois qui suivent. Frustré de ne pouvoir tuer de l’irakien (littéralement, ce n’est pas une interprétation de ma part), ses compagnons marines et lui-même se trouvent à devoir tuer le temps, ce à quoi ils n’étaient pas spécialement préparés.

Ce film va à l’encontre du schéma classique du film moderne de guerre. Si le réalisme des combats y est aussi cru que dans des films comme « Il faut sauver le soldat Ryan » ou le « Stalingrad » de Jean-jacques Annaud, ce film n’est pas à proprement parler habité par une volonté de reconstituer la violence et l’atrocité crue des combats. A vrai dire, une seule personne est vraiment montré se faisant tuer à l’écran, et encore est-ce à l’entraînement. Non, il s’intéresse plutôt à ce qui amène cette atrocité et cette violence : l’entraînement physique et technique, ainsi qu’un certain conditionnement psychologique qui transforme les hommes en véritables machines de guerre parfaitement appliquées.

Le film ne cherche pas à montrer que le système militaire lave le cerveau de ces soldats, mais plutôt, il rappelle simplement que la mission première du soldat est de tuer.
La première partie du film, consacrée à la formation des marines - dont on pouvait avoir peur dans les premières minutes qu’elle ne soit un mauvais plagiat de « Full Metal Jacket » et de son instructeur psycho-rigide - s’applique à poser l’idée que si les marines sont entraînés à tuer, ils ne se trouvent jamais durant leur formation dans la position où ils doivent tuer pour de vrai. Du coup, si ces marines se trouve en condition de faire la guerre dans la mesure où leur entrainement leur apprend à tuer, durant ce même temps, ils ne font pas en fait pas moins que participer à un simulacre de guerre ; ce simulacre produisant cependant l’envie d’une guerre pou Swofford et ses camarades d’unité. A vrai dire la seule guerre qu’il connaisse est la précédente, celle vécu par leurs aînés, la terrible guerre du Vietnam qui était alors dans tous les esprits.

Les marines finissent par vouloir LEUR guerre, car leur formation de tueur fonde leur envie de guerre Ce développement, cette idée, n’est pas évidente de prime abord quand on regarde le film jusqu’à la fin de la partie consacrée à l’entrainement, car elle n’apparaît que mis en perspective avec la suite du film quand LEUR guerre arrive : la première guerre du Golfe. Les marines sont alors envoyés dans le désert saoudien pour l’opération « Bouclier du désert ». Toutefois il y a long entre le moment où les troupes sont déployées, et celui où les palabres des diplomates se terminent. La suite du film montre ainsi comment Swofford et ses camarades de combat essaie de ne pas devenir fou à attendre cette guerre qui ne vient pas.

Entre deux séances d’entraînement au combat en combinaison NBC (Nucléaire Biologique Chimique) - et un très inconfortable match de foot dans les mêmes combinaison pour le seul spectacle des médias - la vie continue aux States, sans les marines qui deviennent témoins impuissants d’une part de leur destinée : l’un se fait plaquer, la femme d’un autre accouche etc... Swofford, lui-même plus ou moins plaqué par sa petite amie, se raccroche à l’idée d’avoir SA guerre. En effet, marqué par la figure paternelle qui a fait le Vietnam, lui-aussi veut SA guerre. Tous les marines veulent LEUR guerre : pour que leurs longs entraînements, pour que cet interminable déploiement ait un sens.

Mais le Vietnam n’est pas l’Irak, et l’aviation alliée assure l’essentiel : les irakiens sont écrasés sous le déluge de feu de l’aviation allié. Et quand l’infanterie passe enfin à l’assaut, elle ne fait pratiquement que compter les morts tant les bombardements se sont révélés efficaces pour anéantir la machine de guerre irakienne. Mention spéciale pour la reconstitution -vite oubliée par les médias de l’époque pour ne pas dire ignorée- d’un des plus terribles épisodes de cette guerre : l’autoroute de la mort, où furent retrouvées sur des kilomètres des colonnes entières de véhicules irakiens, civils et militaires, calcinées avec les restes de leurs occupants à l’intérieur.

C’est le seul véritable moment où Swofford et ses camarades ont des irakiens morts à leur pied -enfin pour ce qu’il en reste car la plupart ne sont plus que d’immondes carcasses humaines défigurées, décharnées et carbonisées. Si le dégoût de la guerre apparaît à ce moment sur les visages des marines, il ne vient pas nécessairement affaiblir l’envie de guerre des marines. L’un d’entre eux allant même jusqu’à se prendre son cadavre dans un coin pour le prendre en photo ( ?) comme une prise de guerre, on ne sait pas trop au juste. On ne sait pas non plus si c’est le fait d’être relégués au rang de spectateur qui déplaît à Swofford et ces compagnons.
Le sergent Sykes - joué par un Jamie Foxx décidément en grande forme - introduit ce doute quand il parle de son désir d’être au cœur des événements de l’histoire plutôt de mener une existence de petit bourgeois tranquille. L’esprit d’aventure. C’est au moins en cela que le film de guerre est à rebours des autres films de guerre contemporains. Il parle non du dégoût de la guerre mais de l’envie de guerre. Envie qui précède nécessairement le dégoût, et qui peut même s’en accomoder ! Le marine Swofford et ses compagnons veulent LEUR guerre : une sorte d’expérience propre qui répondrait aux promesses de leur entrainement, celles de se servir de LEURS armes pour tuer.

Cette obsession de se rendre maître d’au moins une destinée, une vie fut-ce t’il pour la détruire est au cœur du malaise. Cela donne, entre autres anecdotes, une scène pathétique où un des marines sur le terrain se plaint de ne pas avoir SA musique quand il entend un morceau des Doors... Excellent contrepoint à cette scène de fin où un vétéran du Vietnam, dont on devine qu’il a été marqué par son expérience au combat, prend d’abordage le bus du défilé de la victoire quand les marines rentrent en triomphateur aux States. Le vétéran veut une petite parcelle de cette gloire qu’on lui avait refusée quand lui était revenu. Incroyable ironie pour des guerres dont on peut se demander laquelle était la plus juste ... Suprême ironie aussi alors même que ceux-là ont gloire acquise sans avoir pratiquement tiré un coup de feu. Swofford et ses hommes veulaient servir en tant que combattant dans cette guerre. Et quand se passent ils quand on est frustré de ne pouvoir se servir de ces compétences. On en a encore plus envie...

Jarhead marque un tournant car il repose sur une dénonciation non de la guerre mais de la machine humaine qui la prépare. Si l’horreur de la guerre est dans son atrocité, elle l’est avant toute chose dans la préparation de cette violence, dans son fantasme (pensez à toutes ces ogives nucléaires qui dorment quelque part...). Jarhead rappelle le livre de Jean Baudrillard : la guerre du Golfe n’a pas eu lieu, où celui-ci dénonçait la guerre du golfe dans son traitement médiatique comme étant un simulacre de guerre. La guerre au seul prisme des médias est elle encore une guerre. Une guerre dont on est seulement un témoin inactif est elle encore une guerre. Réponse : dans Jarhead. En un certain sens, pour le marine Swofford, "la guerre du golfe n’a jamais eu lieu". c’est un peu ça.

le 01/02/2006
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