À première vue, l’affaire pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est absolument pas.
Car Wikipédia n’est pas un petit journal littéraire défendant la plume et l’encre violette. C’est l’un des symboles les plus puissants de la connaissance numérique. Une encyclopédie née d’Internet, construite collectivement, modifiée en permanence et consultée quotidiennement par des millions de personnes.
Autrement dit : le numérique lui-même commence à poser des limites au numérique.
Le problème n’est d’ailleurs pas de savoir si une intelligence artificielle sait écrire. Elle sait écrire. Elle sait résumer, traduire, reformuler, comparer, synthétiser et produire en quelques secondes un texte qui aurait demandé plusieurs heures de travail il y a encore quelques années.
La vraie question est ailleurs : qui répond de ce qui est écrit ?
Une intelligence artificielle peut produire une phrase parfaitement crédible et parfaitement fausse. Elle peut également reproduire une erreur, simplifier abusivement une controverse ou présenter avec assurance une information dont la source est fragile.
Wikipédia repose précisément sur le principe inverse : une information doit pouvoir être discutée, sourcée, corrigée et attribuée à une responsabilité éditoriale humaine.
Cette décision arrive au moment où le débat autour de l’IA devient beaucoup plus sérieux. Ces derniers jours, Dario Amodei, dirigeant d’Anthropic, a lui-même appelé à ralentir certains développements de l’intelligence artificielle et à renforcer leur contrôle.
Nous sommes donc probablement en train de quitter la première époque de l’IA.
Celle de l’émerveillement.
Pendant trois ans, nous avons demandé : « Qu’est-ce qu’elle sait faire ? »
Nous entrons maintenant dans une époque beaucoup plus intéressante où la question devient : « Qu’est-ce que nous voulons encore faire nous-mêmes ? »
Écrire en fait partie.
Pas parce qu’une machine serait incapable d’aligner correctement des mots. Mais parce qu’écrire n’est pas seulement fabriquer des phrases.
Écrire, c’est choisir.
Choisir ce que l’on raconte, ce que l’on tait, ce que l’on vérifie, ce que l’on considère important. C’est parfois hésiter pendant vingt minutes devant une phrase parce qu’un mot n’est pas exactement celui que l’on voulait.
Une machine peut imiter cette hésitation.
Elle ne l’éprouve pas.
Voilà peut-être le paradoxe magnifique de cette révolution technologique : plus les machines deviennent capables de nous imiter, plus elles nous obligent à définir ce qui, chez nous, mérite de ne pas être abandonné.
Il ne s’agit donc pas nécessairement de déclarer la guerre à l’intelligence artificielle. Ce serait aussi absurde que d’avoir déclaré la guerre à Internet, à l’appareil photographique ou au traitement de texte.
Il s’agit de décider où nous plaçons la frontière.
L’IA peut être un outil extraordinaire pour chercher, comparer, traduire, débloquer une idée ou explorer une piste. Mais si nous lui abandonnons progressivement la totalité de la production intellectuelle, nous risquons un jour de nous retrouver dans un monde étrange : des machines écrivant des textes pour d’autres machines qui les résumeront à des humains qui ne les auront jamais lus.
Wikipédia vient simplement de rappeler quelque chose d’essentiel.
Dans l’immense bibliothèque du futur, il faudra peut-être continuer à réserver quelques tables aux humains.
