Samuel Ringer naît en 1918 à Tarnów, en Pologne, et grandit notamment à O ?wi ?cim, la ville qui prendra sous l’occupation allemande le nom tristement célèbre d’Auschwitz. Très jeune, il manifeste des dispositions exceptionnelles pour le dessin. En 1937, il entre à l’Académie des beaux-arts de Cracovie et obtient en 1939 un premier prix de dessin. Il semble alors destiné à une carrière artistique. L’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie pulvérise cette trajectoire.
Parce qu’il est juif, Sam Ringer est pris dans la machine de persécution nazie. Son parcours pendant la guerre est vertigineux. Il est contraint de participer à des travaux liés à la construction du camp d’Auschwitz, puis connaît successivement plusieurs camps, parmi lesquels Annaberg, Sacrau, Mechtal, Markstädt, Fünfteichen, Gross-Rosen, Buchenwald, Berga am Elster et enfin Theresienstadt. Il est libéré en 1945 par les forces soviétiques, extrêmement affaibli. Catherine Ringer racontera qu’il avait notamment souffert de dysenterie et de maladies pulmonaires.
Et c’est probablement là que le personnage devient fascinant. Sam Ringer survit, mais son œuvre ne deviendra pas une peinture exclusivement tournée vers l’horreur qu’il a traversée. Sa fille insistera au contraire sur ce paradoxe : après une histoire aussi dramatique, son père avait choisi de célébrer la vie et les couleurs. « Il m’a transmis sa force de vie », expliquait-elle en 2023.
Après une longue convalescence, il reprend ses études aux Beaux-Arts de Cracovie. Il quitte finalement la Pologne et arrive en France en 1947. Paris représente alors pour de nombreux artistes européens un territoire de liberté et de création. Ringer entre aux Beaux-Arts de Paris, où il étudie notamment la peinture, la gravure et la lithographie. Il y rencontre Jeannine Ettlinger, qu’il épouse en 1957. Cette même année naît leur fille Catherine.
Les débuts français sont difficiles. Sam Ringer est un réfugié sans fortune. Catherine racontera qu’il lui arrivait de peindre sur de la toile à matelas récupérée faute de pouvoir acheter de véritables toiles. Il travaille énormément, expérimente les techniques et pratique aussi bien la peinture que le dessin, la gravure ou la sculpture. Sa fille le décrira plus tard comme « enragé de travail ».
Son univers est difficile à enfermer dans une catégorie. Il passe de compositions presque abstraites à un figuratif fantastique peuplé de personnages et de créatures étranges. Catherine Ringer citait parmi ses admirations Jérôme Bosch, Max Ernst et Léonard de Vinci. Il pouvait également croquer en quelques traits les voyageurs du métro parisien, travailler au stylo sur du simple papier ou transformer un objet trouvé en sculpture.
Il reste pourtant largement en marge du marché de l’art. Il expose, notamment collectivement, mais demeure un artiste discret. Des œuvres seront montrées à l’École des Beaux-Arts en 1950, au Centre culturel juif de Paris en 1974 ou encore au Musée national d’Art moderne en 1981. Sa reconnaissance restera toutefois sans commune mesure avec la quantité de travail qu’il laisse derrière lui.
L’histoire devient encore plus belle lorsqu’elle rejoint celle des Rita Mitsouko.
Sam Ringer ne se contente pas d’être le père de Catherine. Son imaginaire accompagne ponctuellement l’aventure artistique de sa fille et de Fred Chichin. Lors d’un des premiers concerts des Rita au Gibus, il projette ses dessins et peintures sur les murs avec une « lanterne magique » qu’il a lui-même fabriquée. Catherine se souvenait du contraste improbable entre les amis élégants de son père et les punks à crête qui bondissaient dans la salle.
Pour le clip de « Marcia Baïla », Catherine lui demande même de fabriquer des fantômes. Ringer réalise de grandes silhouettes sur contreplaqué découpé. Une seule apparaîtra finalement brièvement dans le clip. L’univers visuel du père et l’univers musical de la fille se seront ainsi croisés de manière discrète mais bien réelle.
Sam Ringer meurt à Paris en 1986, à 68 ans. Il laisse derrière lui une œuvre considérable et une fille qui n’aura de cesse de tenter de la faire connaître. Catherine expliquait aimer profondément le travail de son père depuis son adolescence et montrer ses œuvres autour d’elle dès qu’elle en avait l’occasion. En 2023, elle franchit une étape spectaculaire en présentant puis en mettant aux enchères une centaine de ses peintures, dessins et gravures.
Elle avait également donné en 1999 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme une œuvre étonnante réalisée par son père à la fin des années 1930 : « Le Théâtre de Kasrilevké », un ruban de lanterne magique composé de 65 vignettes inspirées de Cholem Aleikhem. Une œuvre de jeunesse qui avait survécu à un parcours presque aussi improbable que celui de son auteur.
Mais le plus bouleversant hommage de Catherine Ringer à son père reste probablement musical. Sur l’album Cool Frénésie des Rita Mitsouko, paru en 2000, elle lui consacre « C’était un homme ». Elle y fait entrer dans son propre univers artistique cette histoire familiale marquée par la déportation et la survie.
Sam Ringer appartient à cette génération d’artistes européens que l’Histoire a presque engloutie deux fois : une première fois par la persécution et les camps, une seconde par l’oubli. Il avait survécu à la première. Catherine Ringer aura passé une partie de sa vie à combattre la seconde.
Et lorsqu’on regarde aujourd’hui ses tableaux éclatants, fantastiques et parfois presque joyeux, on comprend peut-être mieux une partie de l’énergie si particulière de sa fille. Chez les Ringer, après avoir connu le pire, créer semble avoir été une manière de répondre à l’Histoire par la vie.
