L’Unité d’habitation de Marseille, inaugurée en 1952, en reste le symbole absolu. Les appartements disposaient d’un confort très avancé pour l’époque : chauffage central, ventilation, double vitrage, loggias et brise-soleil destinés précisément à laisser entrer la lumière l’hiver tout en la filtrant l’été.
Le problème est que le climat du XXIe siècle n’est plus celui dans lequel ces bâtiments ont été imaginés.
À Firminy, l’une des Unités d’habitation conçues par Le Corbusier, certains habitants ont récemment décrit un quotidien beaucoup moins « radieux » pendant les épisodes de chaleur : des appartements pouvant approcher les 40 °C. Le béton, les grandes surfaces vitrées, l’exposition solaire et les possibilités parfois limitées de transformation des façades peuvent transformer certains logements en véritables pièges à chaleur.
L’ironie est cruelle : Le Corbusier avait justement beaucoup travaillé sur la maîtrise du soleil. Le brise-soleil est l’un des éléments emblématiques de son architecture. Dans certains de ses projets, il réfléchissait également à la circulation naturelle de l’air, à l’orientation et aux dispositifs permettant de protéger les occupants du rayonnement solaire.
Mais toutes les Unités d’habitation n’ont pas été réalisées avec les mêmes moyens. À Firminy, la Fondation Le Corbusier elle-même rappelle que les contraintes financières de l’opération HLM ont conduit à une isolation thermique et phonique qui n’était pas au niveau souhaité par l’architecte.
Il faut donc se méfier d’un procès trop facile contre Le Corbusier. Le véritable problème est peut-être plus intéressant : que faire d’une architecture révolutionnaire devenue patrimoine lorsque les conditions climatiques changent radicalement ?
Car protéger un monument et protéger ceux qui vivent dedans peuvent désormais entrer en conflit.
Installer des protections solaires supplémentaires, modifier les vitrages, intervenir sur les façades ou transformer certains dispositifs de ventilation devient beaucoup plus compliqué lorsque l’immeuble possède une forte valeur patrimoniale. L’architecture doit alors arbitrer entre deux impératifs : conserver l’œuvre et rendre le logement supportable.
Des recherches consacrées précisément à l’adaptation climatique de bâtiments de Le Corbusier montrent pourtant qu’il existe des pistes. Protections solaires, vitrages adaptés et surtout ventilation naturelle peuvent réduire fortement l’inconfort estival. Mais certaines solutions classiques d’isolation peuvent aussi avoir un effet pervers : conserver davantage la chaleur en été lorsqu’elles sont mal pensées.
C’est probablement là que se trouve la grande question posée par l’héritage de Le Corbusier.
Son architecture était une architecture du progrès. La figer définitivement au nom de sa conservation serait presque contradictoire avec l’esprit expérimental qui l’a fait naître.
La Cité radieuse était une machine à habiter.
Une machine, normalement, cela s’entretient, cela se règle et cela s’adapte.
À l’heure où les canicules françaises deviennent plus intenses, certains chefs-d’œuvre du XXe siècle vont devoir apprendre à vivre au XXIe. Sinon, derrière leurs façades admirées par les touristes et les amateurs d’architecture, leurs habitants risquent de continuer à découvrir une réalité beaucoup moins photogénique :
la Cité radieuse transformée, quelques semaines par an, en bouilloire de béton.
