Je choisis des outils qui m’empêchent d’aller vite.
Un stylo-bille. Un feutre noir très fin. Une pointe
qui oblige la main à avancer lentement.
Je pourrais couvrir la surface plus vite.
Je choisis la finesse.
Avec elle, le dessin prend du temps.
La main trace, remplit, reprend, poursuit. Une
surface se construit ligne après ligne. Le geste
peut continuer pendant des heures.
Pendant ce temps, je réfléchis.
Je ne quitte pas le dessin pour penser. Je pense
dans le temps même où je dessine.
J’apprends le temps des formes.
Il y quelque chose de l’écriture dans ce geste.
Quelque chose de la couture aussi. Une ligne
après l’autre. Un point après l’autre. Une action
minuscule répétée jusqu’à construire une surface.
La main poursuit son travail.
La pensée circule.
Une idée apparaît, en rejoint une autre, se précise,
se déplace. La pointe continue d’avancer sur le
papier.
Ce n’est pas un temps d’introspection.
C’est un temps de réflexion.
Je choisis un outil et, avec lui, une vitesse.
Je construis matériellement ma lenteur.
La finesse maintient le geste dans la durée. Cette
durée donne à la pensée le temps de se
développer sans interrompre l’action.
Le temps fait partie de la forme.
Il n’apparaît ni comme une ligne ni comme une
couleur. Pourtant, il demeure dans le dessin : dans
sa densité, dans l’accumulation des traits, dans la
finesse de sa surface.
Chaque ligne contient une fraction du temps
nécessaire à sa fabrication.
Le dessin conserve la durée qui l’a produit.
La main avance.
La pensée avance avec elle.
Elles accomplissent deux choses différentes dans
un même temps.
Le trait devient intellectuel.
