Lorsque je crée, le reste du monde cesse de
faire du bruit.
Je n’entre pas dans l’atelier avec une image à
réaliser. J’entre pour voir ce qui va apparaître.
Un jour, un violet est venu rompre l’équilibre
du dessin.
Il alourdissait certaines densités, interrompait
la circulation du regard, fermait des passages.
Ce qui tenait ensemble quelques instants
auparavant semblait soudain compromis.
J’aurais pu revenir sur le violet.
Je ne l’ai pas fait.
La framboise est arrivée après.
Elle n’a pas recouvert le violet. Elle ne l’a pas
atténué. Elle n’a rien retiré.
Elle a pris place.
Le dessin s’est réorganisé.
Le violet était toujours violet. Les autres
couleurs n’avaient pas bougé. Pourtant, le
regard retrouvait des passages.
La réponse n’était pas là où le
déséquilibre était apparu.
Je suis restée devant le dessin.
La framboise avait modifié le réseau de
relations dans lequel le violet existait.
Une troisième présence avait suffi.
Désormais, lorsqu’un dessin résiste, mon
regard ne s’arrête pas nécessairement à
l’endroit de la résistance.
Il circule.
Une couleur en appelle une autre. Une
matière déplace le rapport entre deux formes.
Une transparence allège une densité. Un
rythme ouvre un passage ailleurs.
Ajouter transforme aussi ce qui était
déjà là.
Mes gestes reviennent : mélanger, déplacer,
attendre, observer, revenir, toucher presque
rien, recommencer.
Je laisse les proximités travailler.
Une couleur déplace les couleurs voisines,
leurs distances, leurs poids, leurs rythmes, les
chemins du regard.
Chaque apparition redistribue le dessin.
Un troisième élément peut déplacer la
relation des deux premiers.
Le violet et la framboise sont restés dans
ma mémoire.
L’un était là.
L’autre est arrivé.
Entre eux s’est ouverte une possibilité jusque-
là invisible.
Je n’efface presque jamais les discordances.
Je leur laisse assez de temps pour montrer ce
qu’elles déplacent.
Le dessin résiste encore.
Mon regard quitte l’endroit du déséquilibre.
Ailleurs, une relation commence.
