Un violet s’invite sur ma palette imaginaire.
Il déstabilise. Il crie, il gueule. Il remet les
choses en ordre autant qu’il les dérange. Il
tranche dans le chaos coloré, impose sa
présence, prend une place que personne ne
lui avait donnée.
Un invité non souhaité. Un adversaire mal
intentionné. Une présence redoutée par
l’assemblée colorée.
Le violet n’entre pas dans le dessin. Il le
met sous tension.
Son apparition suffit.
Certains endroits avancent, d’autres reculent.
Des passages se ferment. Des zones jusque-
là discrètes deviennent impossibles à ignorer.
Le violet occupe un endroit précis du papier.
Son action le déborde.
Je vais découvrir ce que cette couleur a dans
le pigment.
J’observe jusqu’où elle agit. Ce qu’elle
déplace sans le toucher. Ce qu’elle fait
apparaître ailleurs.
Une couleur peut agir là où elle n’est pas.
Changement d’outil.
L’opération est rude.
Le feutre ne suffit plus. Je prends un pinceau.
Il faut davantage de surface, davantage de
matière, une autre amplitude.
Le violet ne modifie pas seulement ce que
je vois.
Il modifie ce que je fais.
Une couleur peut déterminer le geste qui
viendra après elle.
Je cherche celle qui pourra lui tenir tête.
L’orange vif.
L’orange pur.
L’orange qui brille, propre, frais, juteux
à point.
Il ne faut jamais sous-estimer les pouvoirs
des teintes fraîches.
L’orange rouvre des passages. Il réhydrate
des territoires devenus trop secs. Il remet en
circulation ce que le violet avait resserré.
Une perfusion.
Je ne cherche plus à supprimer le violet.
Je lui donne un interlocuteur.
L’orange.
Les deux contours restent sur le papier.
Aucune ne cède.
Le violet n’a pas bougé. L’orange ne l’a
pas recouvert.
Pourtant, le violet n’agit déjà plus de la
même manière.
Répondre à une couleur ne consiste pas
nécessairement à intervenir sur elle.
J’agis ailleurs pour transformer ce qui se
passe ici.
Le violet devient révélateur. Sa violence fait
apparaître des tensions que je n’avais pas
encore vues. L’orange ne les annule pas. Il les
redistribue.
Quelque chose se construit entre eux.
Ni dans le violet.
Ni dans l’orange.
Dans l’intervalle qui les sépare et dans les
forces qu’ils exercent l’un sur l’autre.
L’équilibre qui précédait l’arrivée du violet
n’existe plus.
Un autre se fabrique.
Pour qu’il apparaisse, j’ai dût changer d’outil,
agrandir le geste, engager davantage de
surface, intervenir ailleurs.
Je croyais devoir sauver l’oeuvre.
Il n’y avait rien à sauver.
Il fallait laisser l’incident produire ses
conséquences.
L’opération est terminée. Je suis épuisée.
Le violet est toujours là.
L’orange aussi.
La perturbation n’a pas été corrigée. Elle
a produit le geste suivant.
Une couleur a déplacé l’attention.
Ma main s’est déplacée à son tour.
Le dessin s’est construit dans cet écart.
