Une image apparaît dans mon espace mental.
Une autre arrive déjà.
Puis une autre.
Avant que mes mains aient commencé, plusieurs
formes sont présentes.
Mon espace mental dépasse mes capacités
physiques depuis toujours.
Les images arrivent plus vite que les gestes,
plus vite que les mots, plus vite que le temps
disponible.
Dans ma tête, elles peuvent apparaître ensemble.
La main avance autrement.
Un geste après l’autre.
Prendre le papier. Poser une couleur.
Tracer. Reprendre.
L’écriture impose elle aussi une succession : un
mot après l’autre, une phrase après l’autre.
Ce qui apparaît simultanément rencontre le temps
du corps.
Certaines images disparaissent avant d’avoir
atteint le papier. D’autres persistent. Certaines
reviennent. D’autres se transforment pendant que
j’en réalise une.
Je ne peux ni tout retenir ni tout réaliser.
Sans elles, tout arrive en même temps, avec
elles quelque chose devient possible, un dessin,
une phrase, une couleur.
Mes structures donnent un passage à
cette profusion.
Un temps.
Une surface.
Une continuité.
Mais le passage transforme.
Ce qui atteint le papier n’est déjà plus exactement
ce qui existait dans mon espace mental.
La main agit.
La matière résiste.
Le temps s’écoule.
Ce qui était simultané devient successif.
L’image rencontre alors ce qu’elle ne possédait
pas encore : la durée d’un geste, la résistance
d’une matière, la limite d’une surface.
Elle perd quelque chose.
Elle en acquiert autre chose.
Le dessin se construit dans cet écart.
Chaque jour, j’essaie de rejoindre plus
fidèlement ce qui cherche son chemin vers le
visible.
Je n’en rejoins qu’une partie.
Certaines images disparaissent. D’autres
reviennent autrement. D’autres encore restent
présentes sans jamais prendre forme.
Pendant que mes mains travaillent, mon espace
mental continue.
Une image apparaît.
Puis une autre.
Mes mains ne les rattrapent pas.
Elles travaillent avec ce qu’elles peuvent atteindre.
C’est dans cette différence entre ces deux vitesses
que quelque chose devient visible.
