Tout est en mouvement sur la page.
Le bleu avance lentement.
Il ne recouvre pas le papier, il l’occupe, comme
l’eau occupe un bassin, comme un climat occupe
un paysage.
Il s’installe. Il prend son temps, étire la respiration,
ralentit le regard.
Puis l’orange arrive brutalement.
Une petite quantité suffit.
Sa présence transforme immédiatement ce qui
était là avant lui. Le bleu n’est déjà plus le même.
Sa densité se redistribue. L’espace retrouve de
l’air.
À cet instant, plusieurs chemins s’ouvrent.
Renforcer l’orange. Revenir vers le bleu. Ouvrir
davantage l’espace. Introduire une autre couleur.
Ne plus toucher à cette partie du dessin.
Quelques instants auparavant, ces directions
n’existaient pas encore.
L’orange les a ouvertes.
Je regarde les couleurs travailler, c’est le mot
qui me paraît le plus juste, travailler.
Leur proximité modifie leurs intensités. Une
quantité minime suffit à déplacer l’équilibre de
toute la surface.
De petits traits turquoise apparaissent.
Je ne les avais pas prévus. Ils viennent de ce
nouvel équilibre entre le bleu et l’orange.
J’aurais pu ne rien ajouter. Une autre couleur
aurait pu apparaître.
Je poursuis celle-ci.
Chaque couche modifie la suivante, chaque
intervention transforme l’ensemble.
Le turquoise déplace à son tour ce qui était là.
Certaines directions disparaissent. D’autres
apparaissent. D’autres encore restent ouvertes
sans que je les poursuive.
Puis des formes commencent à se préciser.
Des formes se détachent lentement comme
des nénuphars, je ne les cherche pas.
Je ne les ai pas décidées.
Je les vois se rassembler avant de les
comprendre.
Je les reconnais lorsqu’elles apparaissent.
Ils ne sont pas le sujet du dessin, ils sont une
conséquence.
Mais dès qu’ils sont là, le dessin n’est plus tout à
fait le même.
Je peux les accentuer, les déplacer, les laisser
presque disparaître. Chacune de ces directions
conduirait ailleurs.
Je n’en poursuis qu’une.
Le dessin avance ainsi par bifurcations.
Ce que je viens de faire modifie ce que je vois. Et
ce que je vois ouvre d’autres chemins.
Je ne suis pas un chemin déjà tracé.
Je travaille au milieu de chemins possibles.
Dessiner, c’est percevoir, à chaque
embranchement, lequel poursuivre.
