Il existe des proximités sans histoire
commune. Elles passent par un geste, une
façon de recevoir la lumière, de s’arrêter sur
ce qui pourrait rester inaperçu. Rien n’a
encore été dit et pourtant une familiarité est
déjà là.
Certaines personnes me deviennent proches
avant que j’en connaisse la raison.
Sur mon chemin, je croise Gino.
Je le reconnais de loin, non à son visage, mais
à sa manière de traverser le jour.
Sa démarche est lente, le corps oscille
légèrement.
Chaque pas semble demander davantage
d’effort que le précédent.
La maladie réduit les distances, ralentit les
gestes, resserre peu à peu l’espace autour de
lui.
Pourtant, lorsque je regarde Gino, ce n’est
jamais cela qui me saisit.
Ce qui me saisit est ailleurs, dans
son regard.
Un regard qui continue à aimer le monde.
Les arbres, la lumière sur le chemin, le
passage des saisons, les visages, les silences
gardent leur intensité. Son regard ne glisse
pas sur eux. Il leur donne du temps.
Cette manière de regarder m’est familière.
Je la retrouve dans le dessin.
Dessiner ralentit ce que mes yeux auraient pu
traverser. Une forme connue perd son
évidence. Sa masse, sa distance, sa tension,
la lumière qui l’atteint reprennent leur place.
Je ne vois plus seulement ce que je
reconnais.
Le trait avance sans savoir exactement ce
qu’il va rencontrer. Il ne retient pas la forme et
ne cherche pas à la rendre plus stable qu‘elle
ne l’est. Il accompagne un visible qui peut lui
échapper.
Il m’arrive de manquer une forme. Ce manque
appartient au dessin. La ligne ne rejoint pas
toujours ce que le regard a reçu. Cet écart
n’est pas une défaillance : il est l’endroit où le
dessin conserve son ouverture.
Je ne sais pas ce que voit Gino. Je ne sais pas
ce qui traverse son regard.
Mais j’y reconnais cette façon de ne pas
épuiser les choses en les regardant.
Nous ne voyons peut-être pas la même
chose. Cela importe peu.
Une parenté peut tenir là : dans une même
disponibilité à ce qui nous entoure.
Alors nos regards se rencontrent, quelques
secondes, pas davantage.
Et immédiatement quelque chose
se reconnaît.
Je ne sais pas quoi, je ne cherche pas à le
savoir, je sais seulement que cela existe.
Il sait que je sais, je sais qu’il sait.
Nous n’avons rien à nous dire.
Ce qui nous relie à déjà eu lieu.
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