Le chiffre mérite d’être rappelé parce qu’il ne relève pas de la rumeur. En février 2009, lorsque Didier Morville est condamné à trois mois de prison ferme pour des violences commises sur son ancienne compagne, Le Parisien précise qu’il s’agit de sa treizième condamnation et de sa quatrième pour violences. Quelques mois plus tard, après une nouvelle affaire de violences, il est condamné à deux ans d’emprisonnement dont six mois ferme. Le Parisien présente alors cette décision comme sa quinzième condamnation. (leparisien.fr)
Et pourtant JoeyStarr n’a jamais véritablement disparu.
Il est resté chanteur, acteur, personnage de télévision, invité de divertissements et d’émissions culturelles. Plus étonnant encore, son passé judiciaire est progressivement devenu une composante de son personnage public : celui de l’homme excessif, cabossé, imprévisible, qui aurait transformé sa violence en énergie artistique. En août 2026 encore, France 2 l’accueillait dans Un dimanche à la campagne, où il racontait notamment comment Maïwenn était venue lui proposer un rôle alors qu’il se trouvait en prison. (AlloCiné)
La question n’est donc pas de savoir si JoeyStarr a le droit de travailler. Évidemment qu’il l’a. Une peine judiciaire n’est pas, sauf décision spécifique d’un tribunal, une interdiction à vie d’exercer son métier. Quelqu’un qui a purgé sa peine doit pouvoir se réinsérer. Transformer chaque condamnation en bannissement professionnel définitif serait d’ailleurs une conception particulièrement inquiétante de la justice.
La véritable question est ailleurs : pourquoi cette possibilité de rédemption médiatique semble-t-elle accordée très généreusement à certains et beaucoup moins à d’autres ?
Il n’existe évidemment aucun « comité » décidant qui mérite le pardon. La mécanique est plus diffuse. JoeyStarr possède d’abord quelque chose d’extrêmement précieux pour les médias : un personnage. Il est identifiable en quelques secondes. Sa voix, son physique, son histoire avec NTM, ses colères, ses formules, son parcours et son talent constituent une matière médiatique formidable. Il provoque de la curiosité. Il produit des séquences. Il raconte une histoire.
Et cette histoire est devenue celle de la rédemption.
Au début des années 2010, le cinéma participe puissamment à cette transformation. Après NTM et les faits divers, apparaît « JoeyStarr acteur ». Son interprétation dans Polisse de Maïwenn est saluée, sa carrière cinématographique prend de l’ampleur et il reçoit le prix Patrick-Dewaere en 2012. La presse commence alors à raconter moins le délinquant récidiviste que l’artiste ayant réussi à canaliser ses démons. Cette évolution de son image médiatique était déjà explicitement observée à l’époque. (Ozap)
C’est là que le cas JoeyStarr devient intéressant.
Car quinze condamnations ne sont pas quinze tweets maladroits. Son passé judiciaire comprend des faits sérieux. En 1999, il est notamment condamné à deux mois ferme après l’agression d’une hôtesse de l’air. La même année, il est condamné à six mois ferme pour violences sur une ancienne compagne. En 2009, il reçoit trois mois ferme pour de nouvelles violences sur une ancienne compagne. Quelques mois plus tard intervient l’affaire de la voiture frappée avec un hachoir, qui conduit à une nouvelle peine de prison. (leparisien.fr)
Cela n’empêche pas de reconnaître son talent. JoeyStarr est une figure majeure du rap français et a démontré de réelles qualités d’acteur. Mais reconnaître cela ne doit pas interdire de constater l’extraordinaire capacité du système médiatique à oublier lorsqu’il a envie d’oublier.
Et c’est probablement là que se situe le véritable problème : nous avons construit une culture médiatique dans laquelle la sanction morale n’est absolument pas proportionnelle au nombre ou même nécessairement à la gravité des faits.
Elle dépend de l’époque. Du rapport de force. De la popularité. De l’image de la personne. De son utilité pour une chaîne, un producteur ou un réalisateur. De la manière dont son histoire peut être racontée. Et, bien sûr, de la capacité du public à accepter ou non cette nouvelle narration.
Deux personnes ayant commis des actes différents ne doivent évidemment pas être comparées uniquement en comptant leurs condamnations comme on compterait des cartons rouges. Toutes les affaires judiciaires ne se valent pas. Une condamnation peut concerner des faits infiniment plus graves qu’une autre. Certaines personnalités sont relaxées après avoir été publiquement accusées. D’autres situations concernent des comportements non judiciaires mais considérés comme incompatibles avec certaines fonctions. Il faut donc se méfier des comparaisons simplistes.
Mais le cas JoeyStarr démontre au moins une chose : l’idée selon laquelle une condamnation rendrait automatiquement quelqu’un infréquentable pour les médias est fausse.
JoeyStarr constitue même presque la démonstration inverse. En 2009, Le Parisien écrivait noir sur blanc qu’il s’agissait de sa quinzième condamnation. (leparisien.fr) Il a pourtant poursuivi une carrière considérable dans le cinéma, la musique et la télévision.
Tant mieux, pourrait-on dire, si l’on croit réellement à la seconde chance.
Mais alors il faudrait assumer ce principe jusqu’au bout.
Soit nous considérons qu’une personne ayant été condamnée, ayant exécuté sa peine et poursuivi sa vie peut retrouver une place dans l’espace public. Et cette possibilité devrait exister pour tout le monde, sous réserve évidemment de la nature des faits et de la situation de chacun.
Soit nous considérons que certains comportements rendent définitivement incompatible avec une exposition médiatique. Dans ce cas, il faut expliquer les critères et accepter de les appliquer avec une certaine cohérence.
Ce qui devient difficilement défendable, c’est une troisième voie : celle du pardon à géométrie variable.
JoeyStarr n’est donc peut-être pas le problème. Il est plutôt le révélateur d’un système. Son parcours montre que les médias savent parfaitement dissocier une œuvre d’un passé judiciaire, accepter une réinsertion, raconter une évolution et donner une deuxième, une troisième ou une quinzième chance lorsqu’ils considèrent que l’artiste en vaut la peine.
La vraie question devient alors beaucoup plus dérangeante :
pourquoi sont-ils capables de cette indulgence avec certains, et absolument pas avec d’autres ?
