Ces images appartiennent désormais à une sorte de mémoire collective du cinéma français. Leur auteur, Raymond Cauchetier, fut pourtant longtemps beaucoup moins connu que les acteurs et les cinéastes qu’il photographiait. Le 12 octobre 2026, une partie exceptionnelle de son œuvre va quitter le fonds familial : 218 photographies issues de la collection Kaoru et Raymond Cauchetier seront proposées aux enchères par Aguttes au cinéma Le Saint Germain des Prés, à Paris. Une vente qui ressemble moins à une dispersion qu’à un dernier passage de témoin.
Cette vente intervient quelques mois après un geste patrimonial majeur. En février 2026, Kaoru Cauchetier, épouse du photographe disparu en 2021, a donné à la Bibliothèque nationale de France 1 200 tirages vintage de Raymond Cauchetier. L’essentiel du fonds historique rejoint ainsi les collections publiques françaises. Les 218 photographies proposées en octobre constituent la dernière partie de ce fonds photographique conservée après cette donation. Les estimations s’échelonnent de 400 à 6 000 euros, avec des tirages d’époque mais également des photographies réalisées plus tard pour de grandes rétrospectives et expositions. Du 7 au 11 octobre, les œuvres seront visibles au bureau parisien d’Aguttes, boulevard Saint-Germain, avant la vente du 12 octobre.
Le titre choisi pour l’ensemble, L’hymne à l’amour, dit assez bien ce qui traverse ces photographies. Il y a évidemment l’amour du cinéma, mais aussi celui de Paris, des corps, des acteurs, de la liberté et peut-être plus profondément encore celui du moment qui échappe. Cauchetier ne photographie pas seulement ce que le spectateur voit dans le film. Il photographie ce qui se passe avant, après et autour. Un acteur qui attend. Un cinéaste qui réfléchit. Une équipe qui marche dans la rue. Un couple qui s’embrasse hors du cadre prévu. La photographie de plateau cesse alors d’être un simple outil de communication destiné aux affiches et aux journaux : elle devient un récit parallèle.
C’est précisément ce qui distingue Cauchetier de beaucoup de photographes de cinéma de son époque. Formé au photo-reportage, il conserve sur les tournages les réflexes du journaliste : regarder vite, se déplacer, anticiper, chercher l’instant qui n’a pas nécessairement été organisé pour lui. Sur À bout de souffle, son deuxième véritable plateau de cinéma après Mort en fraude de Marcel Camus en Indochine, il photographie Jean-Luc Godard, Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo avant et après les prises, dans les rues, dans les chambres d’hôtel ou au milieu de l’équipe. Le communiqué rappelle que cette manière de travailler transforme le hors-champ du film en véritable écriture photographique autonome.
Cette liberté correspond parfaitement au cinéma qui est alors en train de naître. À la fin des années 1950, la Nouvelle Vague bouleverse les méthodes traditionnelles : équipes réduites, tournages dans les rues, lumière naturelle, décors réels, économies de moyens, caméra mobile, nouvelle manière de jouer et de raconter. Raymond Cauchetier expliquera lui-même que Godard avait « tout cassé » et qu’il avait, de son côté, dû réinventer la photographie de cinéma. Ce qui devait parfois apparaître comme du bricolage devient précisément le style d’une époque. Les contraintes techniques se transforment en esthétique.
À bout de souffle constitue évidemment le cœur symbolique de la vente. Une photographie de Jean Seberg embrassant Jean-Paul Belmondo sur les Champs-Élysées en 1959, tirage argentique d’époque, est estimée entre 3 000 et 3 500 euros. Une autre image montre les deux acteurs descendant les Champs-Élysées ; tirée en 1998, elle est estimée entre 2 500 et 3 500 euros. On retrouve également Belmondo lisant son journal entre deux prises, avec Notre-Dame au loin, estimé entre 1 500 et 2 500 euros, ou encore Jean Seberg au chapeau, les yeux fermés, photographiée à l’Hôtel de Suède, estimée entre 1 000 et 1 500 euros.
Mais réduire Cauchetier à Godard serait oublier l’étendue de son travail. François Truffaut, Jacques Demy, Agnès Varda, Claude Chabrol, Jean-Pierre Melville, Jacques Rozier ou encore Pierre Schoendoerffer passent devant son objectif. Il photographie Lola, Une femme est une femme, Jules et Jim, Cléo de 5 à 7, La Baie des Anges, L’Œil du Malin, Léon Morin, prêtre, La Peau douce ou encore Baisers volés. La photographie devenue mythique de Jeanne Moreau, Henri Serre et Oskar Werner courant sur la passerelle dans Jules et Jim, réalisée à Charenton-le-Pont en 1961, est estimée entre 2 000 et 3 000 euros.
Ces images ont joué un rôle considérable dans la construction du mythe de la Nouvelle Vague. Pour des millions de personnes, certains films sont d’abord devenus quelques photographies. Elles ont circulé dans les magazines, sur les affiches, dans les livres et les expositions. Certaines ont même été découvertes avant les films qu’elles représentaient. Le paradoxe est saisissant : Cauchetier était chargé de documenter les tournages, mais ses photographies ont fini par inventer une autre œuvre. Elles ne reproduisent plus simplement le cinéma. Elles sont devenues l’une des manières dont nous nous souvenons du cinéma.
Le photographe est aussi un témoin extrêmement précis du Paris de cette époque. Les Champs-Élysées, le quai Saint-Michel, Saint-Germain-des-Prés, l’Hôtel de Suède, les terrasses, les cafés et les automobiles composent un deuxième personnage. Les cinéastes de la Nouvelle Vague avaient fait sortir le cinéma des studios ; Cauchetier fait entrer définitivement la ville dans la photographie de plateau. Un trottoir devient un décor. Une chambre d’hôtel devient un studio improvisé. Un café devient une scène. Et soixante ans plus tard, ces lieux produisent une étrange sensation : on ne sait plus très bien si l’on regarde un film, un reportage sur Paris ou le souvenir d’une époque qui n’existe plus.
L’histoire personnelle de Raymond Cauchetier rend son parcours encore plus singulier. Il découvre véritablement la photographie en Indochine au début des années 1950. Avec son Rolleiflex, il réalise notamment Ciel de guerre en Indochine, consacré au personnel de l’armée de l’air. Il s’intéresse ensuite aux architectures anciennes du Vietnam et du Cambodge. De retour en France en 1957, il est introduit dans le cinéma par Hubert Serra, qui le présente au producteur Georges de Beauregard. Deux ans plus tard, il se retrouve au cœur de l’aventure d’À bout de souffle. La rencontre entre son expérience du reportage et la liberté nouvelle du cinéma français va produire certaines des photographies les plus reconnaissables du XXe siècle français.
Au centre de cette vente se trouve également Kaoru Cauchetier. Arrivée en France en avril 1971 pour ce qui devait être un séjour linguistique de quatre mois, elle rencontre Raymond et reste en France. Elle devient progressivement la dépositaire de sa mémoire, connaissant les lieux, les acteurs, les dates et les histoires liées aux tournages. À partir de 2006, elle collabore également à ses projets. Après la mort du photographe, elle se retrouve avec une responsabilité particulière : préserver l’œuvre tout en continuant à la faire vivre.
Son choix est intéressant parce qu’il évite deux écueils. D’un côté, enfermer entièrement le fonds dans des collections privées aurait rendu une partie de l’œuvre inaccessible. De l’autre, tout donner à une institution aurait privé collectionneurs et cinéphiles de la possibilité de posséder physiquement une photographie liée à cette histoire. La donation de 1 200 tirages à la BnF assure donc la conservation publique de l’ensemble majeur, tandis que la vente permet à plusieurs dizaines ou centaines d’images de continuer leur existence dans des collections particulières. Kaoru Cauchetier explique d’ailleurs avoir souhaité que l’œuvre entre dans le patrimoine tout en réservant une sélection permettant aux amoureux de la Nouvelle Vague de conserver « une part de cette histoire ».
Un lot possède une charge émotionnelle particulière. Une photographie de Kaoru Cauchetier prise par Raymond en Toscane en mai 1987 sera vendue conjointement avec l’un des appareils du photographe, un Mamiya C330 Professional utilisé pendant les tournages de la Nouvelle Vague. Dans une vente consacrée à des stars, à des cinéastes mythiques et à des films entrés dans l’histoire, le dernier « clou » est donc finalement une photographie intime : celle de la femme qui a accompagné le photographe et qui assure aujourd’hui la transmission de son œuvre. L’objet qui produisait les images et la personne qui en protège la mémoire se retrouvent ainsi réunis.
La vente sera précédée par une véritable « Semaine Nouvelle Vague » à Saint-Germain-des-Prés. Une soirée inaugurale est prévue le 1er octobre 2026 avec une projection d’À bout de souffle, en présence de Kaoru Cauchetier et de l’historien et critique de cinéma Antoine de Baecque. Du 5 au 11 octobre, le cinéma Le Saint Germain des Prés proposera une rétrospective de films auxquels Cauchetier a participé. Une cinquantaine de photographies seront également montrées en avant-première, tandis que l’exposition publique complète organisée par Aguttes se déroulera du 7 au 11 octobre. La vente elle-même aura lieu le lundi 12 octobre à 17 h 30 au cinéma Le Saint Germain des Prés et sera également retransmise en direct.
Le choix de ce cinéma n’a rien d’anodin. Le Saint Germain des Prés fut longtemps associé au producteur Georges de Beauregard, l’un des grands artisans d’À bout de souffle. À quelques mètres seulement, Cauchetier avait photographié en 1959 Belmondo, Godard et Beauregard devant l’église Saint-Germain-des-Prés. Plus de soixante-cinq ans plus tard, les images reviennent donc presque exactement là où elles ont été fabriquées. La vente prend alors une dimension étrange : celle d’un retour au point de départ.
Raymond Cauchetier est mort en 2021 à l’âge de 101 ans. Pendant une partie considérable de sa vie, il aura vu ses photographies circuler davantage que son propre nom. Cette injustice relative s’est progressivement corrigée grâce aux expositions, aux publications et aux rétrospectives, notamment à l’Institut Lumière, à la Cinémathèque française ou aux Rencontres d’Arles. L’entrée de 1 200 tirages à la BnF en 2026 consacre définitivement sa place dans l’histoire de la photographie française.
Et c’est peut-être finalement cela que raconte cette vente : la Nouvelle Vague n’a pas seulement été faite par Godard, Truffaut, Varda, Demy, Chabrol, Belmondo, Seberg, Moreau ou Karina. Elle a également été construite par celui qui se tenait quelques mètres plus loin, parfois presque invisible, l’œil derrière un Rolleiflex ou un Mamiya. Le cinéma fabriquait des films. Raymond Cauchetier fabriquait leur mémoire. Et plus le temps passe, plus il devient difficile de savoir laquelle des deux survivra le plus longtemps.
