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Lâche ton assiette, Inès met la pop culture au régime féministe

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Lâche ton assiette, Inès met la pop culture au régime féministe

Sur Instagram, il existe des comptes qui montrent, des comptes qui commentent et quelques comptes qui obligent réellement à penser et regarder autrement. Celui d’Inès, derrière @lachetonassiette, est de ceux-là. Avec beaucoup d’énergie, d’humour et un sens assez redoutable de la formule, elle s’est fait une spécialité : prendre les images, les polémiques et les petites phrases de la pop culture pour démonter tout ce qu’elles racontent, parfois malgré elles, de notre société. Inès est vive et brillante.

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Son terrain de jeu est immense. Une actrice dont le corps change, une chanteuse que l’on juge trop grosse, trop maigre, trop vieille ou trop transformée, une célébrité dont on commente le visage comme s’il s’agissait d’un bien public, une tendance TikTok qui prétend nous expliquer comment devenir plus belle, plus mince, plus jeune ou simplement « meilleure » : Inès part souvent d’un élément apparemment anecdotique pour remonter vers quelque chose de beaucoup plus profond.
Car derrière les histoires de stars, elle parle surtout de nous.

La grande force de Lâche ton assiette est précisément là. Inès utilise la pop culture non comme un divertissement superficiel mais comme un immense miroir social. Les célébrités deviennent les cobayes particulièrement visibles de mécanismes que des millions de femmes connaissent à une autre échelle : l’obligation de surveiller son poids, son âge, son visage, ses cheveux, sa peau, sa féminité, son désir, sa façon de s’habiller et jusqu’à la manière dont son corps devrait occuper l’espace.

Son regard est féministe, mais rarement théorique au sens rébarbatif du terme. Elle préfère partir d’un phénomène concret, le décortiquer et montrer progressivement la mécanique qui se cache derrière. Pourquoi juge-t-on aussi spontanément le physique d’une femme ? Pourquoi un vieillissement naturel devient-il presque une faute professionnelle chez certaines actrices ? Pourquoi une femme ayant recours à la chirurgie esthétique sera-t-elle critiquée, alors même que la société lui répète depuis l’adolescence qu’elle ne doit surtout pas vieillir ? Pourquoi la minceur revient-elle périodiquement comme idéal absolu alors que l’on croyait avoir commencé à sortir de cette obsession ?

Inès excelle particulièrement lorsqu’elle met au jour ces contradictions.
On demande aux femmes de s’accepter, tout en leur proposant quotidiennement mille produits permettant de se modifier. On leur conseille d’avoir confiance en elles, puis on transforme leurs moindres imperfections en problèmes à résoudre. On célèbre le « naturel », mais un naturel soigneusement maquillé, filtré, épilé, coiffé et retouché. On présente enfin certaines normes comme de simples choix individuels alors qu’elles sont alimentées par des industries pesant des milliards.

Le fameux « fais ce que tu veux de ton corps » devient alors beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît. Car encore faut-il pouvoir distinguer ce que l’on désire réellement de ce que l’on a appris à désirer.

C’est aussi ce qui rend son travail intéressant lorsqu’elle parle de santé mentale. Son compte est né notamment de réflexions autour du rapport au corps, de l’alimentation et des troubles des conduites alimentaires. Inès a elle-même raconté son parcours avec les TCA et la manière dont le féminisme a pu participer, parallèlement à l’accompagnement thérapeutique, à une autre compréhension de son corps. Elle aborde régulièrement la confiance en soi, l’estime personnelle, le body shaming ou la pression permanente à l’amélioration de soi.

Même l’univers supposément bienveillant du « wellness » passe sous son microscope. Car derrière les discours sur le bien-être peuvent parfois apparaître de nouvelles injonctions : mieux manger, mieux dormir, mieux respirer, mieux s’entraîner, mieux méditer, optimiser son corps et son esprit jusqu’à transformer le simple fait d’exister en programme de performance permanent.

Et c’est peut-être là que Lâche ton assiette touche quelque chose de très contemporain. Nous vivons dans une époque qui prétend avoir libéré les individus de nombreuses normes anciennes tout en inventant constamment de nouvelles façons de leur expliquer qu’ils ne sont pas encore tout à fait suffisamment bien.

Les réseaux sociaux amplifient évidemment le phénomène. Chaque visage peut désormais être comparé à des milliers d’autres. Chaque corps est exposé à un flux permanent de références souvent retouchées. L’algorithme peut faire défiler en quelques minutes des routines sportives, des injections esthétiques, des régimes, des transformations physiques et des conseils contradictoires présentés avec la même assurance.

Inès utilise précisément ces mêmes réseaux pour retourner la machine contre elle-même.

Elle observe. Elle archive. Elle compare. Elle se moque aussi, beaucoup. Lorsqu’elle expose le body shaming subi par des personnalités publiques, elle ne cherche pas simplement à défendre une célébrité : elle montre la facilité avec laquelle certains internautes considèrent encore le corps des femmes comme un territoire ouvert au commentaire.

Son ton compte énormément. Parce qu’elle possède cette énergie qui évite à la déconstruction de devenir un cours magistral. Elle peut parler de patriarcat, de standards de beauté, de dysmorphie, de culture des régimes ou de masculinité tout en restant immédiatement accessible. Elle sait surtout utiliser les codes mêmes de la culture numérique qu’elle analyse.

Son podcast Lachetonassiette prolonge désormais ce travail. Elle y développe des sujets que le format très rapide d’Instagram permet difficilement d’approfondir : rapport au corps, confiance en soi, retour de la minceur comme norme, chirurgie esthétique, relations amoureuses, influenceurs, santé mentale ou industrie du bien-être.
Ce qui pourrait n’être qu’un compte consacré au body positive devient ainsi progressivement un petit observatoire de notre époque.
Et son sujet véritable dépasse largement l’assiette.
Il concerne le regard.

Le regard que la société pose sur les femmes. Celui que les femmes apprennent parfois à poser sur elles-mêmes. Celui que les réseaux sociaux rendent permanent. Et celui qu’il est possible, heureusement, de déconstruire.

C’est sans doute la réussite d’Inès : parvenir à rappeler, au milieu du bruit permanent d’Instagram, qu’un complexe n’apparaît pas toujours spontanément devant un miroir. Quelqu’un, quelque part, nous a souvent appris auparavant où regarder.

Et @lachetonassiette, avec talent, énergie et une bonne dose d’ironie, nous apprend justement à regarder ailleurs.

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