Mais au-delà du dossier judiciaire, qui devra suivre son cours, quelque chose frappe dans son témoignage : la difficulté même de prononcer la phrase « une femme m’a violé ».
Car lorsqu’on imagine spontanément un viol, l’image qui vient le plus souvent est celle d’un homme agressant une femme.
Les statistiques expliquent largement cette représentation.
Selon l’enquête française Vécu et ressenti en matière de sécurité, environ 325 000 adultes ont déclaré avoir été victimes d’un viol, d’une tentative de viol ou d’une agression sexuelle en 2023. Parmi eux, environ 277 000 étaient des femmes et 47 000 des hommes. Les femmes représentaient donc environ 85 % des victimes. Et 91 % de l’ensemble des victimes déclaraient que leur ou leurs agresseurs étaient exclusivement des hommes.
Les données policières vont dans le même sens : parmi les 84 900 personnes mises en cause pour violences sexuelles en France en 2025, 95 % étaient des hommes et 5 % des femmes.
Il serait donc absurde de prétendre que les violences sexuelles sont réparties équitablement entre les sexes. Elles ne le sont pas.
Mais 5 %, ce n’est pas zéro.
Et surtout, les statistiques judiciaires ne disent que ce qui arrive jusqu’aux institutions. Or précisément, lorsqu’un homme est agressé sexuellement par une femme, plusieurs mécanismes peuvent rendre la parole particulièrement difficile.
Le premier est probablement le plus archaïque : un homme serait toujours disponible sexuellement.
Un homme devrait avoir envie.
Un homme devrait être content qu’une femme le désire.
Et s’il a effectivement eu une relation sexuelle avec elle, comment pourrait-il prétendre ensuite qu’il n’était pas consentant ?
C’est exactement là que commence le tabou.
Une femme victime d’un viol doit encore trop souvent affronter des questions insupportables : pourquoi était-elle là ? Pourquoi avait-elle bu ? Pourquoi n’a-t-elle pas résisté ? Pourquoi a-t-elle attendu avant de parler ?
L’homme victime rencontre certains de ces mêmes soupçons, auxquels s’ajoute une autre injonction : comment un homme pourrait-il ne pas réussir à empêcher une femme de lui imposer quelque chose ?
Autrement dit, sa masculinité elle-même peut devenir une pièce à charge contre lui.
Des recherches consacrées aux victimes masculines montrent justement le poids de la honte, de la peur de ne pas être cru, des stéréotypes sur la virilité et de l’idée persistante selon laquelle « un homme ne peut pas être violé ». Dans une étude expérimentale portant sur différents scénarios de viol, le scénario dans lequel une femme agressait un homme entraînait même une probabilité plus faible de révéler les faits ou de les signaler aux autorités que celui d’un homme agressant une femme.
Le droit français, lui, ne laisse aucune ambiguïté sur le sexe de l’auteur ou de la victime.
Depuis novembre 2025, le Code pénal précise explicitement qu’une agression sexuelle est un acte sexuel non consenti pouvant être commis « sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur ». Le consentement doit être libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable ; il ne peut être déduit du silence ou de l’absence de réaction. Et le viol peut notamment être constitué lorsqu’un acte de pénétration est imposé à la victime, y compris lorsqu’elle est contrainte d’effectuer cette pénétration sur l’auteur.
Une femme peut donc juridiquement violer un homme.
Cela paraît évident lorsqu’on le formule ainsi. Pourtant, culturellement, nous avons encore du mal à le concevoir.
Et c’est peut-être là que l’affaire Toam devient intéressante au-delà de sa dimension judiciaire.
Ce jeune homme ne raconte pas seulement une violence sexuelle présumée. Il raconte aussi ce qui vient après : l’évitement de certains lieux, l’angoisse de croiser son ancienne partenaire, un rapport à son corps et à l’intimité profondément modifié, la difficulté d’en parler aux proches.
Ce vocabulaire ressemble terriblement à celui que l’on entend depuis des années chez les femmes victimes de violences sexuelles.
Le traumatisme, lui, ne semble pas s’intéresser beaucoup au sexe inscrit sur la carte d’identité.
Il existe pourtant un risque lorsqu’on aborde ce sujet : transformer les victimes masculines en argument contre les femmes.
Ce serait une absurdité.
Reconnaître les hommes violés par des femmes ne remet absolument pas en cause le caractère massif des violences sexuelles subies par les femmes ni le fait que l’immense majorité des auteurs de violences sexuelles sont des hommes.
Les deux réalités peuvent parfaitement coexister.
Dire que les femmes représentent environ 85 % des victimes ne signifie pas que les 15 % restants doivent disparaître.
Dire que 95 % des personnes mises en cause sont des hommes ne signifie pas que les 5 % de femmes doivent devenir statistiquement invisibles.
L’égalité devant la violence suppose aussi l’égalité devant l’écoute.
Pendant longtemps, nous avons construit une représentation presque exclusivement sexuée du viol : l’homme agresse, la femme subit. Cette représentation correspond largement à la réalité statistique, mais pas à la totalité de la réalité humaine.
Et les personnes qui ne correspondent pas au scénario attendu risquent alors de devenir les victimes d’un étrange paradoxe : leur histoire paraît moins crédible précisément parce qu’elle est moins fréquente.
Le véritable progrès serait peut-être de parvenir à une idée finalement extrêmement simple.
Une victime n’est pas définie par son sexe.
Un agresseur non plus.
Et le consentement n’a pas de genre.
Si l’affaire racontée par Toam peut provoquer quelque chose d’utile, ce sera peut-être cela : permettre à d’autres hommes de comprendre qu’avoir été contraint sexuellement par une femme n’est ni une humiliation, ni une preuve de faiblesse, ni une expérience qu’ils devraient obligatoirement transformer en plaisanterie.
C’est une violence sexuelle.
Et lorsqu’il s’agit d’un viol, le mot doit pouvoir être prononcé exactement de la même manière, que la victime soit une femme ou un homme.
