La question est loin d’être anecdotique. Pendant des années, l’un des principaux arguments en faveur de l’électrique a été simple : le véhicule coûte souvent cher à l’achat, mais beaucoup moins à faire rouler. Avec la hausse progressive des tarifs de l’énergie, cet avantage pourrait sembler moins évident.
Pourtant, à regarder les chiffres de près, la hausse actuelle ne bouleverse pas encore l’équation.
L’augmentation observée depuis le 1er août est principalement liée à la revalorisation du TURPE, le Tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité. Autrement dit, il ne s’agit pas réellement d’une flambée du prix de production de l’électricité, mais d’une hausse du coût de son transport et de sa distribution.
Ce détail technique a pourtant une conséquence très concrète : personne n’y échappe vraiment. Particuliers comme entreprises financent le réseau électrique à travers leur facture, qu’ils disposent d’un contrat au tarif réglementé ou d’une offre de marché.
Selon Solal Botbol, cofondateur et PDG de Beev, société spécialisée dans l’accompagnement vers la mobilité électrique, le TURPE représente environ un tiers de la facture d’électricité.
Son augmentation concerne donc aussi bien celui qui branche sa petite citadine électrique dans son garage que l’entreprise possédant cent véhicules.
Mais de combien parle-t-on réellement ?
Pour les foyers concernés, l’augmentation représenterait environ un centime supplémentaire par kilowattheure. Sur l’abonnement d’un compteur de 12 kVA, cela correspondrait à un peu plus de cinq euros supplémentaires sur une année.
Pour un automobiliste parcourant environ 60 kilomètres quotidiennement avec une voiture consommant 16 kWh aux 100 kilomètres et rechargeant principalement chez lui en heures creuses, Beev estime l’impact de la hausse à environ 19 centimes par mois.
Oui : 19 centimes.
La facture mensuelle de recharge passerait dans cet exemple de 30,32 euros à 30,51 euros.
Même multiplié par une flotte de cent véhicules, le supplément resterait de l’ordre de 19 euros par mois, soit environ 228 euros sur une année.
La hausse de l’électricité fait donc beaucoup plus peur dans le titre d’une facture que lorsqu’on la ramène au kilomètre réellement parcouru.
Surtout lorsqu’on compare cette évolution avec celle des carburants.
Quelques centimes de variation sur un litre d’essence ou de gazole peuvent rapidement représenter plusieurs euros supplémentaires lors d’un plein. Sur plusieurs mois et plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, les fluctuations du pétrole peuvent donc avoir beaucoup plus d’impact que l’actuelle hausse de l’électricité.
La voiture électrique conserve ainsi pour le moment l’un de ses principaux avantages : le prix de l’énergie nécessaire pour parcourir 100 kilomètres reste généralement inférieur à celui d’une voiture thermique lorsque la recharge est effectuée à domicile dans de bonnes conditions.
Mais cette phrase contient désormais une précision importante : « dans de bonnes conditions ».
Car toutes les recharges ne se valent pas.
Une voiture branchée la nuit à domicile en heures creuses peut rester très économique. Le même véhicule exclusivement alimenté sur certaines bornes publiques rapides peut coûter beaucoup plus cher à utiliser.
À mesure que le marché de l’électrique se développe, le véritable sujet devient donc moins le prix théorique du kilowattheure que la manière dont on recharge.
Programmer sa voiture pendant les heures les moins chères, comparer les offres des fournisseurs d’électricité, surveiller la puissance appelée par plusieurs véhicules simultanément et éviter certaines bornes particulièrement coûteuses peuvent faire une différence beaucoup plus importante que la hausse entrée en vigueur cet été.
Pour les entreprises, l’enjeu devient même stratégique.
Lorsqu’une société possède plusieurs dizaines ou centaines de véhicules électriques, quelques centimes économisés sur chaque kilowattheure finissent par représenter des sommes significatives. La recharge devient alors un poste budgétaire à piloter exactement comme les entreprises surveillaient autrefois leurs cartes carburant.
Il devient possible de programmer les sessions de recharge la nuit, d’éviter que tous les véhicules se branchent simultanément, de lisser les appels de puissance ou encore de suivre précisément la consommation de chaque véhicule.
La voiture électrique entre ainsi dans une nouvelle phase.
Pendant longtemps, le débat s’est concentré sur l’autonomie des batteries, le nombre de bornes ou le prix d’achat des véhicules. Désormais, une autre question devient centrale : combien coûte réellement chaque kilomètre parcouru ?
Et contrairement à ce que pourrait laisser penser l’augmentation du prix de l’électricité, l’électrique conserve encore un avantage sérieux.
La hausse actuelle ressemble davantage à un avertissement qu’à un renversement de situation.
Elle rappelle surtout que l’électricité n’est pas une énergie dont le prix restera éternellement immobile et que les automobilistes électriques devront progressivement apprendre à gérer leur recharge comme les propriétaires de voitures thermiques ont appris à regarder les prix affichés à l’entrée des stations-service.
Avec une différence majeure : le propriétaire d’une voiture électrique peut souvent choisir l’heure à laquelle il « fait le plein ».
Et parfois même le faire pendant qu’il dort.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui le véritable avantage de l’électrique : pas seulement dans le prix de l’énergie, mais dans la possibilité de maîtriser beaucoup plus finement la manière dont on la consomme.
La hausse du 1er août ne condamne donc absolument pas la voiture électrique.
Elle met simplement fin à une idée un peu trop confortable : celle d’une électricité éternellement bon marché et d’une recharge dont personne n’aurait besoin de regarder le prix.
Demain, rouler électrique restera probablement économique.
À condition de devenir aussi un consommateur d’électricité un peu plus intelligent.
