Et forcément, dans l’Amérique de Donald Trump et d’Elon Musk, leur esthétique monumentale, virile et ouvertement nostalgique d’une civilisation occidentale conquérante ne passe pas inaperçue.
L’histoire commence avec Missor Movahed et son frère Massoud. Missor raconte avoir connu une jeunesse assez erratique avant une sorte de révélation artistique après une visite au Louvre et un passage place Vendôme, devant la colonne célébrant Austerlitz. Sans formation classique de sculpteur, il apprend le métier et fonde avec son frère l’Atelier Missor en 2021.
Le programme est immédiatement clair : revenir à la sculpture figurative et aux grands personnages historiques. Pas de minimalisme conceptuel, pas d’installation constituée d’un néon posé contre un mur. Chez Missor, on trouve Napoléon, Nietzsche, Dostoïevski, Chopin, Jeanne d’Arc, et même le psychologue canadien Jordan Peterson.
Ce choix artistique est aussi idéologique.
Les membres de l’atelier assument une vision très critique de l’époque contemporaine. Ils considèrent que l’Occident a perdu le goût du monumental, de l’héroïsme et de la transmission. Sur leurs réseaux sociaux, ils parlent d’une civilisation ayant besoin d’une « injection spirituelle de testostérone » et revendiquent leur admiration pour les grandes figures du passé.
Il n’est donc guère étonnant qu’ils aient progressivement rencontré une audience dans les milieux conservateurs français puis américains.
Le véritable tournant intervient avec Jeanne d’Arc.
En 2023, la ville de Nice leur commande pour environ 170 000 euros une statue monumentale de Jeanne à cheval. L’œuvre, dorée, pèse plusieurs tonnes et est installée en 2024. Mais la commande devient rapidement une affaire politique et judiciaire en raison des conditions d’attribution du marché public. Une procédure administrative réclame un temps son retrait avant que la situation judiciaire n’évolue.
Pour Missor, cette polémique devient paradoxalement une formidable publicité.
L’atelier se présente alors de plus en plus comme le défenseur d’une sculpture occidentale monumentale que l’Europe aurait abandonnée.
Puis arrive l’Amérique.
Lorsque l’eurodéputé Raphaël Glucksmann évoque en mars 2025 l’idée que les États-Unis devraient rendre à la France la Statue de la Liberté, Missor répond avec une provocation autrement plus spectaculaire : gardez-la, nous allons vous en fabriquer une nouvelle, beaucoup plus grande, en titane.
Une image générée par intelligence artificielle accompagne le projet.
Et un certain Elon Musk la remarque.
Sa réaction tient en deux mots :
« Looks cool. »
Cela suffit à faire exploser la visibilité internationale de l’atelier.
Missor imagine alors Prométhée.
Le choix est évidemment tout sauf innocent.
Dans la mythologie grecque, Prométhée est celui qui vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes. C’est la figure de la connaissance, de la technique, de la désobéissance et du progrès humain.
Placer Prométhée à proximité des fusées qui doivent emmener l’homme vers Mars possède donc une puissance symbolique redoutable.
L’atelier annonce une sculpture d’environ 50 pieds, soit une quinzaine de mètres, destinée à Starbase au Texas. À l’été 2026, les images de sa fabrication puis de son installation commencent à circuler largement. Des sources américaines rapportent effectivement qu’un monument de Prométhée conçu par Atelier Missor est en cours d’installation à Starbase.
Mais il faut corriger un détail important de la formule spectaculaire utilisée sur les réseaux sociaux : dire simplement que « Musk s’offre un Prométhée » va plus loin que ce qui est publiquement établi.
Business Insider souligne qu’il n’est pas clair qu’Elon Musk soit personnellement le commanditaire du monument ou directement impliqué financièrement. Musk connaît manifestement le travail de Missor et l’a publiquement remarqué, mais les modalités précises du financement et de la commande restent beaucoup moins transparentes.
Et le titane lui-même mérite une nuance. L’atelier communique abondamment autour de cette matière, mais une enquête publiée en mars 2026 relevait encore qu’il existait peu d’éléments démontrant une expérience antérieure de Missor dans la réalisation monumentale en titane, matériau autrement plus complexe à travailler que le bronze.
C’est précisément là que l’histoire devient intéressante.
Car Missor est autant un phénomène artistique qu’un phénomène de communication politique et culturelle.
Leur univers possède presque tout ce qui séduit une partie de la droite américaine actuelle : le refus du « woke », la réhabilitation des héros, une fascination pour Rome et la Grèce antique, l’exaltation de la force, de l’entrepreneur et du bâtisseur, une vision volontiers masculine de la civilisation et surtout cette idée très trumpienne que l’Occident devrait recommencer à penser grand.
La presse américaine critique a d’ailleurs parfaitement identifié ce positionnement. The New Republic décrit l’atelier comme appartenant à une culture réactionnaire et hypermasculine parfaitement compatible avec une partie de la sphère MAGA.
Missor, de son côté, ne semble pas particulièrement gêné par cette lecture.
Au contraire, les Français regardent désormais clairement vers les États-Unis.
Ils ont voyagé dans la Silicon Valley, rencontré des acteurs du capital-risque et obtenu le soutien de Founders, Inc.. Ils ont également été accueillis par des personnalités liées à l’écosystème technologique américain. L’idée d’une implantation permanente aux États-Unis a même été évoquée.
Et Prométhée n’est peut-être qu’un début.
Le projet le plus délirant de Missor porte désormais un nom : The Guardian of Liberty.
Un Atlas monumental destiné aux États-Unis pour célébrer les 250 ans du pays. L’atelier rêve d’en faire l’une des plus grandes statues de l’Occident et, là encore, de la construire en titane. Musk a réagi publiquement à certaines de leurs propositions, mais rien ne permet encore d’affirmer que ce projet pharaonique sera effectivement réalisé dans les dimensions annoncées.
On peut trouver tout cela magnifique, mégalomane, réactionnaire, kitsch ou formidablement culotté.
Probablement un peu de tout cela à la fois.
Mais il serait réducteur de considérer Atelier Missor comme une simple curiosité de la mouvance MAGA. Ces Français ont compris quelque chose que le monde de l’art contemporain avait peut-être oublié : une statue peut encore provoquer une bataille culturelle.
Ils ne veulent pas simplement fabriquer des objets que l’on regarde dans une galerie.
Ils veulent fabriquer des symboles.
Et leur réussite la plus spectaculaire est peut-être là : en ressuscitant Prométhée, Napoléon, Jeanne d’Arc ou Atlas, ils ont réussi à transformer un métier vieux de plusieurs millénaires en phénomène parfaitement adapté aux réseaux sociaux.
Une statue de quinze mètres devant les fusées de Starbase possède exactement les qualités requises pour Instagram ou X : elle est immédiatement compréhensible, démesurée, spectaculaire et polémique.
Missor propose finalement aux milliardaires de la technologie quelque chose que l’argent de la Silicon Valley achète rarement : une mythologie.
Musk construit des fusées.
Prométhée apporte le feu.
Et quelques Français ont compris qu’entre les deux, il restait une place pour un sculpteur.
