Je photographie. J’écris. Je réalise des films. Je publie des articles. Je fabrique des sites. Je commence des séries, j’en abandonne certaines, j’en reprends d’autres des années plus tard. Je peux passer d’un portrait en noir et blanc à un film fabriqué avec l’intelligence artificielle, d’un article sur un acteur disparu à une obsession de référencement Google, d’une idée de roman à une image qui n’existait pas encore une heure auparavant.
Vu de l’extérieur, cela peut ressembler à du désordre.
Vu de l’intérieur, beaucoup moins.
Parce qu’au fond, les projets changent, les outils changent, les époques changent, mais le regard, lui, bouge étonnamment peu.
Je photographie aujourd’hui pour les mêmes raisons que j’écrivais hier. Je fais des films pour les mêmes raisons que j’ai créé Le Mague. Je m’intéresse aux mêmes visages, aux mêmes accidents, aux mêmes gens légèrement décalés du centre de la photo. J’aime ce qui dépasse, ce qui résiste, ce qui n’a pas été parfaitement rangé avant mon arrivée.
La perfection m’ennuie assez vite.
Je préfère une gueule à un beau visage, une fêlure à une démonstration, une mauvaise idée menée jusqu’au bout à une bonne idée tellement raisonnable qu’elle ne dérange plus personne.
Même mon rapport aux outils obéit à cette logique. Je n’ai jamais été particulièrement fidèle aux techniques. Je suis fidèle à ce que je veux obtenir avec elles. Un appareil photo, une caméra, un clavier, un téléphone ou une intelligence artificielle ne sont finalement que différentes manières d’aller chercher quelque chose.
Et ce quelque chose m’est familier.
C’est peut-être cela, avoir un univers : non pas répéter éternellement la même œuvre, mais reconnaître la même obsession sous des formes différentes.
J’ai longtemps pu considérer mon incapacité à rester tranquillement dans une seule case comme un défaut. Avec le temps, je commence plutôt à penser que la case aurait été le problème.
Je n’ai jamais vraiment eu envie d’être seulement photographe, seulement réalisateur, seulement auteur, seulement journaliste ou seulement quoi que ce soit. Le mot « seulement » me gêne davantage que l’étiquette qui vient après.
Alors oui, il y a du désordre.
Des projets commencés trop vite. Des idées qui arrivent avant que les précédentes soient terminées. Des détours inutiles. Des enthousiasmes disproportionnés. Des choses magnifiques et quelques conneries, parfois produites dans la même journée.
Mais derrière tout cela, il existe une continuité que je distingue beaucoup mieux aujourd’hui.
Mon travail n’est peut-être pas cohérent par sa forme. Il l’est par son regard.
Et finalement, c’est la seule cohérence qui m’intéresse.
Les projets passent.
Le regard reste.
