À cette époque, Patrick Duffy n’est pas simplement un acteur américain populaire. Il est Bobby Ewing, le fils honnête de la famille la plus célèbre de la télévision. Dallas est devenu un phénomène mondial. La planète entière connaît Southfork, J.R., Sue Ellen, Pamela et leurs guerres familiales baignées de pétrole, de whisky et de trahisons. Face au cynisme flamboyant de J.R., Bobby représente la bonté, la fidélité et une forme de romantisme rassurant. Duffy ne joue plus seulement un personnage : il incarne le gendre idéal de plusieurs millions de téléspectatrices.
Mireille Mathieu appartient, elle aussi, à cette catégorie très particulière des célébrités immédiatement identifiables. Sa frange noire, sa silhouette menue, son port de tête et sa voix puissante ont depuis longtemps dépassé les frontières françaises. Elle chante dans de nombreuses langues, remplit les salles en Allemagne, au Japon, en Russie ou en Amérique et partage les plateaux avec les plus grandes vedettes internationales. Au début des années 1980, elle n’est pas une chanteuse française essayant de s’exporter : elle est déjà une star européenne et mondiale.
La rencontre artistique porte la signature de Ralph Siegel, compositeur et producteur allemand parfaitement rompu aux grandes mélodies populaires. Avec le parolier britannique Richard Palmer-James, il écrit Together We’re Strong, chanson au titre simple, direct et presque programmatique : ensemble, nous sommes forts. Le morceau est construit pour être compris dès la première écoute. Une mélodie généreuse, un rythme pop légèrement disco, des sentiments sans détour et un refrain conçu pour rester immédiatement dans la tête.
Mireille Mathieu y déploie sa voix avec la précision et l’intensité qu’on lui connaît. Patrick Duffy, lui, ne cherche pas à rivaliser. Il chante avec une fragilité presque parlée, un léger embarras et une sincérité qui finissent par devenir le principal charme du disque. Il n’est pas un chanteur professionnel et personne ne peut sérieusement le confondre avec Freddie Mercury. Mais il est Bobby Ewing, et en 1983 cela suffit largement pour qu’on l’écoute.
Le contraste fonctionne merveilleusement. D’un côté, une interprète française à la technique redoutable, habituée aux orchestres et aux grandes scènes. De l’autre, un acteur américain immense, élégant, souriant, visiblement conscient de participer à une aventure musicale un peu improbable. Elle chante comme si le destin de l’humanité dépendait du refrain. Il lui répond avec la douceur appliquée d’un homme qui préférerait peut-être affronter J.R. dans les bureaux d’Ewing Oil. C’est précisément ce décalage qui rend le duo irrésistible.
Le 45-tours paraît en 1983 chez Ariola. Together We’re Strong figure également sur l’album français Je veux l’aimer et sur l’album allemand Nur für dich. Une version longue de plus de six minutes est éditée en maxi 45-tours, preuve que le morceau ne vise pas seulement les admirateurs de Mireille Mathieu ou les fidèles de Dallas, mais aussi les pistes de danse européennes.
Le succès dépasse rapidement le simple coup publicitaire. La chanson se classe parmi les cinq meilleures ventes en France, atteint la deuxième place aux Pays-Bas, la quatrième en Flandre et entre dans les classements allemands, où elle reste présente pendant onze semaines. Dans plusieurs pays européens, le disque devient l’une des curiosités musicales les plus diffusées de l’année.
Le duo ne se limite d’ailleurs pas à une seule chanson. La face B, Something’s Going On, est elle aussi interprétée par Mireille Mathieu et Patrick Duffy. Composée par Ralph Siegel avec des paroles de Phil Coulter, elle prolonge cette rencontre entre variété européenne et glamour télévisuel américain. Mais c’est Together We’re Strong qui s’impose dans la mémoire collective. Son titre résume si bien le principe même du duo qu’il finit presque par désigner Mireille et Patrick eux-mêmes.
Les deux artistes apparaissent ensemble dans plusieurs émissions de télévision et sur de nombreuses couvertures de magazines. L’image compte autant que la chanson. Mireille Mathieu et Patrick Duffy offrent au public un couple de spectacle idéal : elle, petite, brune et intensément française ; lui, grand, souriant et venu du Montana avant de devenir le Texan le plus aimé du petit écran. Tout les oppose visuellement, mais la caméra les réunit avec une évidence désarmante.
Il ne faut pas chercher dans cette histoire une romance secrète. Leur alchimie appartient à la scène, à la télévision et à cette époque où l’industrie du divertissement pouvait encore organiser des rencontres totalement invraisemblables sans éprouver le besoin de les justifier pendant trois semaines sur les réseaux sociaux. Une chanson, deux vedettes, quelques passages télévisés et le public décidait si la magie existait.
Elle existait.
Together We’re Strong possède aujourd’hui tout ce qui fabrique un morceau culte. La chanson est assez sérieuse pour émouvoir, mais suffisamment excessive pour faire sourire. Elle réveille la nostalgie de Dallas, des grands shows télévisés, des 45-tours et d’une Europe musicale où les artistes passaient naturellement d’une langue à l’autre. Elle rappelle surtout une époque qui n’avait pas encore peur du premier degré.
En 2018, trente-cinq ans après la sortie du disque, Mireille Mathieu et Patrick Duffy se retrouvent en Allemagne dans l’émission Willkommen bei Carmen Nebel, diffusée sur la ZDF. Les années ont passé, mais l’effet demeure intact. Dès que les premières notes retentissent, ils redeviennent ce couple musical improbable de 1983. Le public ne célèbre pas seulement une chanson : il retrouve un souvenir collectif.
Depuis, les images de leurs prestations circulent régulièrement sur Internet et les réseaux sociaux. De nouvelles générations découvrent avec stupéfaction que Bobby Ewing a réellement enregistré un disque avec Mireille Mathieu. Les commentaires oscillent entre tendresse, incrédulité et fascination. C’est la définition même d’un objet populaire réussi : il survit à son époque, change de sens et continue de provoquer une réaction.
Patrick Duffy n’a pas abandonné sa carrière d’acteur pour devenir chanteur. Mireille Mathieu n’avait évidemment pas besoin de Dallas pour exister. Leur collaboration devait rester une parenthèse. C’est peut-être pour cela qu’elle conserve autant de fraîcheur. Elle ne fut ni calculée jusqu’à l’épuisement ni transformée en franchise. Elle fut une rencontre, deux chansons et quelques minutes de télévision devenues inoubliables.
Quarante-trois ans plus tard, Together We’re Strong reste plus qu’un refrain naïf. C’est la preuve qu’en matière de culture populaire, les mariages les plus improbables sont parfois les plus solides. Mireille Mathieu et Patrick Duffy n’avaient, en apparence, aucune raison de chanter ensemble.
Voilà sans doute pourquoi nous nous en souvenons encore.
