Je suis une exploratrice de la page blanche.
Je pourrais croire que tout commence devant elle,
lorsque le crayon approche et que rien n’a encore
pris forme.
Mais le commencement est ailleurs.
Comme les oiseaux en hiver, je cherche
la lumière.
Je ne décide pas de la chercher. Mon visage se
tourne, mon corps s’oriente. Je ne remarque le
mouvement qu’après l’avoir accompli.
Quelque chose en moi sait.
La lumière d’hiver possède une qualité
particulière. Elle ne s’impose pas, elle se pose,
elle effleure.
Lorsqu’elle atteint ma peau, une transformation
minuscule commence.
D’abord un frémissement.
Puis quelques degrés gagnés lentement.
Je suis leur progression. La chaleur avance sans
instruction. Je n’ai donné aucun ordre et pourtant
mon corps répond.
Mon sang réagit avant moi.
Je le vois rouge, rose, traversé de bulles
argentées et translucides. Une activité silencieuse
sous la peau, déjà présente lorsque j’en prends
conscience.
Certaines vérités ne se souviennent pas avec la
tête mais avec la chair.
Une mémoire sans souvenir.
Aucune scène.
Aucune date.
Seulement une direction.
Alors la perception de mon propre
volume change.
Je ne me sens plus squelettique. Je me sens
ronde, contenante, habitée.
Je pense au verre soufflé de Murano. À une forme
dont la lumière traverse l’épaisseur sans s’y
arrêter.
Quelques instants, mon corps devient
cette matière.
Non pas éclairé.
Traversé.
La chaleur atteint l’abdomen et s’y rassemble.
Le corps est parfois un paysage avant d’être
une anatomie.
Je cherche l’instant précis où cette
transformation commence.
Il m’échappe.
Quand je sens la chaleur, elle est déjà là.
Quand je remarque mon orientation, mon visage
s’est déjà tourné.
Je connais ce léger retard.
Devant la feuille aussi, quelque chose
me précède.
Le blanc est là. Aucune forme encore. Mon regard
se déplace, mon corps s’approche, le geste
trouve une direction que je serais incapable de
désigner.
Je ne dessine pas ce que je sais.
Je rejoins ce qui a commencé sans moi.
Quelque chose en moi sait.
