Au début, rien ne tient encore tout à fait.
Une forme peut en déplacer une autre. Une
couleur peut ouvrir un espace ou le refermer.
Ce qui semblait juste quelques instants
auparavant peut soudain ne plus l’être. Le
dessin ne cherche pas l’immobilité. Il se
construit dans ces déplacements.
Le mot équilibre convient mal. Il suppose un
état que l’on pourrait atteindre et conserver.
Or rien ne reste en place.
Tout se transforme, répond,
influence, déplace.
Les formes négocient, les couleurs
résistent, les tensions se déplacent, l’image
cherche sa propre cohérence.
Je ne travaille pas avec les formes. Je
travaille avec des champs de forces.
Le dessin rend visible un phénomène qui me
fascine : l’apparition d’une nécessité.
Ce moment presque imperceptible où
quelque chose qui aurait pu ne jamais exister
devient soudain inévitable.
Une couleur trouve sa place, une relation se
forme. Ce qui n’était qu’une possibilité parmi
d’autres acquiert une évidence.
Une couleur juste ne s’impose pas. Elle
rend soudain le reste possible.
Je reconnais cet instant avant de pouvoir
l’expliquer. Il n’y a ni raisonnement ni décision
préalable. Quelque chose s’accorde. Une
tension change, une distance s’ajuste, une
orientation s’affirme.
Je cherche ce point de bascule : l’instant où
une forme ne pourrait plus être autrement.
Sur la feuille blanche, rien n’a encore choisi
sa place.
Une ligne, une couleur, une distance, un
rapport : chaque intervention ferme certaines
voies et en ouvre d’autres. Peu à peu, le
dessin cesse de pouvoir devenir n’importe
quoi.
Quelque chose commence à tenir.
J’interviens, le dessin répond. Chaque geste
transforme ce qui est là et change ce que le
geste suivant pourra encore faire.
À la fin, ce que l’on voit semble
souvent calme.
Les couleurs sont douces, les formes
paisibles, l’ensemble paraît léger, mais cette
douceur est trompeuse.
Sous cette apparente tranquillité demeure la
mémoire de ce qui n’a pas eu lieu : les
bifurcations abandonnées ; les déséquilibres
traversés, les voies refermées, les autres
dessins qui auraient pu naître.
Mes dessins ne sont pas des images.
Ils sont les traces provisoires d’une
conversation avec le possible.
Ils gardent la mémoire de cet instant fragile
où, parmi tout ce qui aurait pu advenir,
quelque chose a trouvé sa nécessité.
Derrière chaque couleur se tient un monde
qui hésite encore.
