Créer n’est pas un choix pour moi.
Créer est une fonction vitale.
Lorsque je crée, quelque chose passe.
Lorsque je ne crée pas, quelque chose se
ferme, quelque chose s’accumule, quelque
chose cherche une issue et ne la trouve pas.
Je reconnais cet état avant même de pouvoir
le nommer. Je peux travailler, marcher, parler,
traverser une journée entière. Extérieurement,
rien ne manque. Pourtant, je sens l’arrêt.
La douleur n’est pas dans le travail.
La douleur n’est pas dans les
heures offertes.
La douleur n’est pas dans l’exigence.
Je peux reprendre longtemps un dessin,
déplacer une phrase jusqu’à trouver sa place,
chercher pendant des heures la tension
exacte d’une couleur. Cette exigence ne
m’épuise pas. Elle me maintient en
mouvement.
La douleur est dans l’empêchement, dans
ce qui demeure bloqué, dans ce qui ne trouve
pas son passage, dans ce qui reste enfermé
derrière le silence.
Alors je dessine. J’écris.
Je commence sans savoir ce qui cherche à
passer. La main s’engage, les mots prennent
leur propre direction. Peu à peu, ce qui
demeurait arrêté entre dans le mouvement.
Je ne transporte pas sur la feuille une réalité
déjà constituée en moi. Elle se modifie au
contact du geste.
Ce que je ressentais sans pouvoir l’atteindre
devient perceptible.
Le dessin lui donne une étendue, un rythme,
une densité. L’écriture lui donne une
articulation. À leur contact, ce qui était retenu
se transforme.
C’est là que dessin et écriture se rejoignent.
Ils ouvrent une circulation.
Je le fais parce qu’une partie de moi ne
supporte pas ce qui disparaît sans avoir été
vu.
Je le fais parce que certaines choses
cherchent obstinément à venir au monde.
Je ne sais pas à l’avance ce qui trouvera ainsi
une forme.
Je le découvre dans ce que ma main a laissé
sur le papier, dans une phrase que je n’aurais
pas pu formuler avant de l’écrire.
Ce qui était retenu n’est plus au
même endroit.
Il a traversé le geste.
Il peut continuer ailleurs.
