Éditorial

Frédéric Vignale : vingt-trois ans à fabriquer son propre terrain de jeu

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Frédéric Vignale : vingt-trois ans à fabriquer son propre terrain de jeu

Le Mague est né le 1er janvier 2003. Vingt-trois ans plus tard, il est toujours là. Rien que cela mérite peut-être une explication.

À l’époque, créer un journal sur Internet n’était ni une stratégie de carrière ni une manière de devenir influenceur — le mot n’existait même pas dans son acception actuelle. C’était surtout une formidable possibilité de faire sans demander la permission.

C’est exactement ce qui m’intéressait.

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Publier ce que j’avais envie de publier, rencontrer des gens qui m’intriguaient, défendre des artistes que d’autres ne regardaient pas, parler de sujets trop petits, trop bizarres ou trop peu rentables pour intéresser les grandes machines médiatiques. Et parfois me tromper. Le luxe absolu : pouvoir essayer.

Le Mague est devenu mon laboratoire avant même que je sache que j’avais besoin d’un laboratoire.

Depuis, j’ai changé plusieurs fois d’outil sans vraiment changer de méthode. J’ai écrit. J’ai photographié. J’ai réalisé des films. J’ai inventé Raoul avec Emmanuel Gillet. J’ai écrit des livres. Et lorsque l’intelligence artificielle a commencé à permettre de fabriquer des images jusqu’alors financièrement impossibles, je m’y suis engouffré avec exactement la même curiosité que devant Internet vingt-trois ans plus tôt.

Je n’ai jamais beaucoup cru aux frontières entre les disciplines. Encore moins à celles dressées entre ceux qui auraient le droit de créer et les autres.

À partir de 2009, la photographie prend une place de plus en plus importante. Le noir et blanc s’impose. Pas par nostalgie, mais parce qu’il permet d’enlever du bruit. Les contrastes sont forts, les personnages parfois fragiles, étranges, marginaux ou simplement éloignés des représentations trop parfaitement calibrées.

Paris devient naturellement un décor récurrent.

Mais photographier Paris ne signifie pas nécessairement photographier ses monuments. Ce qui m’intéresse davantage, ce sont les présences, les accidents, les visages, les situations légèrement décalées et tout ce qui peut transformer une scène banale en début de fiction.

Une partie de ce travail est aujourd’hui réunie sur le site officiel de Frédéric Vignale.

La photographie conduisait presque inévitablement au cinéma.

L’image fixe ne suffisait plus. Il fallait qu’elle commence à bouger.

S’est ainsi développée progressivement une cinématographie personnelle faite de courts métrages, de films expérimentaux, de Paris nocturnes, de personnages solitaires, d’histoires minuscules et parfois d’objets volontairement impossibles à classer.

Au milieu de cette production apparaît notamment Raoul.

Raoul est interprété par Emmanuel Gillet. Un homme tranquille, immédiatement reconnaissable, qui devient progressivement davantage qu’un personnage de court métrage. Autour de lui se constitue un univers, puis l’idée d’une série, puis celle d’un long métrage : Tout le monde connaît Raoul.

Raoul possède précisément ce qui m’intéresse dans la fiction : un personnage peut sembler parfaitement ordinaire tout en contenant suffisamment de mystère pour qu’on ait envie de le suivre.

Le Projet Raoul occupe ainsi une place particulière dans cette filmographie.

Puis arrive l’intelligence artificielle.

Plutôt que de passer des mois à déterminer s’il fallait en avoir peur, la considérer comme une imposture ou attendre qu’un comité quelconque décide de ce qui constitue officiellement une œuvre réalisée avec ces nouveaux outils, j’ai commencé à fabriquer des films.

Beaucoup.

L’intelligence artificielle ne remplace alors ni l’idée, ni le montage, ni le choix du cadre, ni la musique, ni le rythme, ni cette obsession ancienne de créer une atmosphère. Elle rend simplement accessibles des images qui, quelques années auparavant, auraient nécessité des budgets totalement incompatibles avec une pratique indépendante.

Des monstres peuvent désormais traverser Paris. Une Jeanne d’Arc intemporelle peut galoper vers sa liberté. Deux chiens de luxe peuvent tomber amoureux à minuit. Un homme masqué peut rencontrer des créatures impossibles dans les rues de la capitale.

La technologie change. Le terrain de jeu s’agrandit.

La cinémathèque de Frédéric Vignale rassemble aujourd’hui ces différentes périodes sans chercher à masquer leurs différences. Films traditionnels et créations utilisant l’intelligence artificielle y cohabitent parce qu’ils procèdent finalement du même réflexe : raconter quelque chose avec des images.

Il reste l’écriture.

Mais elle était là depuis le commencement.

Articles, chroniques, entretiens, textes, livres : avant même la photographie et le cinéma, il y avait déjà les mots. Ils traversent Le Mague depuis 2003 et accompagnent les autres formes de création.

Parmi les projets littéraires figure aujourd’hui Simone ou la Mémoire double, roman encore inédit. Là encore, l’idée n’est pas tellement de changer de métier que de changer d’outil. Une photographie, un film, un article ou un roman peuvent être des manières différentes de poursuivre exactement la même chose : essayer de rendre visible une sensation, un personnage ou une idée qui n’existait jusque-là que dans ma tête.

C’est sans doute ce qui donne une certaine cohérence à un parcours qui, vu de loin, pourrait sembler partir dans toutes les directions.

Le Mague n’était pas une parenthèse avant la photographie. La photographie n’était pas une étape avant le cinéma. Le cinéma n’efface pas l’écriture. Et l’intelligence artificielle n’efface rien de ce qui précédait.

Tout s’empile.

Tout communique.

Et derrière ces activités apparemment différentes demeure une même idée : conserver suffisamment de liberté pour pouvoir encore me surprendre moi-même.

Il faut probablement une certaine dose d’inconscience pour maintenir un média indépendant pendant vingt-trois ans. Il en faut également pour commencer sérieusement la photographie à trente-six ans, fabriquer des films sans attendre les autorisations symboliques du milieu, inventer un personnage comme Raoul, écrire un roman ou utiliser immédiatement une technologie dont tout le monde commence par expliquer qu’elle va détruire la création.

Mais à force d’attendre d’être légitime, on finit quelquefois par ne rien fabriquer.

J’ai choisi l’option inverse.

Fabriquer d’abord.

Et depuis 2003, agrandir obstinément mon propre terrain de jeu.

Le parcours, les photographies, les films et les publications sont réunis sur le site officiel de Frédéric Vignale. www.fredericvignale.fr

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