Le blanc n’est pas vide.
Je le sais maintenant.
Le vide est une invention de ceux qui regardent
sans attendre.
Sous la blancheur, quelque chose respire déjà.
Une présence sans visage, une lumière encore
privée de forme, un monde avant sa naissance.
Devant une feuille encore intacte, je n’éprouve pas
l’absence. Quelque chose est déjà là, sans que je
puisse savoir quelle forme il prendra.
Je m’assois devant la feuille.
Je ne commence pas, j’écoute.
Le dessin commence ici, avant le premier trait,
dans ce temps où rien n’est encore visible.
Longtemps parfois, jusqu’à sentir le bruit du
monde s’éloigner, les voix, les heures, les
obligations, mon nom.
Tout cela glisse lentement hors du champ
comme des feuilles emportées par un courant.
Alors une autre qualité de présence apparaît.
Le temps change de nature. Il ne se mesure plus
de la même manière.
Il devient matière, épaisseur, climat.
Certaines heures ont la densité du bleu,
d’autres la pulsation du rouge.
Parfois un seul trait contient plusieurs vies.
Je descends, toujours cette sensation, comme
si dessiner consistait à rejoindre un lieu plus
ancien que moi, un lieu que mon corps reconnaît
avant ma pensée.
Je ne sais pas où se trouve ce lieu. Je sais
seulement reconnaître le moment où je m’en
approche. La feuille n’est plus devant moi comme
une surface à remplir. Je ne cherche plus à savoir
ce qui va apparaître.
Je sais seulement que j’y retourne chaque fois.
Alors le premier fil apparaît, pas un trait, un fil,
quelque chose de vivant, quelque chose qui
cherche son chemin dans la blancheur.
Je ne le produis pas, je le rencontre, puis un
autre, puis un autre encore.
Chaque fil modifie l’espace autour de lui. Le blanc
n’est plus le même après son passage.
Et bientôt l’espace commence à changer de
respiration.
Le dessin ne se construit pas, il s’éveille.
Je sens son souffle, je sens ses déplacements
sous la surface du papier.
