Quand je dessine, il arrive un moment où le
dehors s’éloigne. Il reste présent, mais sa
présence change. Il ne m’atteint plus de la même
manière.
Mon attention se porte entièrement vers ce qui se
passe sur la feuille. Le temps lui-même semble
changer de mesure.
Lorsque l’on m’interrompt, la rupture possède
parfois la violence d’un arrachement, comme si
l’on coupait un cordon encore vivant, comme si
l’on refermait brutalement une porte qui venait de
s’ouvrir.
L’interruption ne suspend pas seulement un
geste. Elle défait un état. Ce qui circulait entre
mon corps, mon attention et la feuille perd
soudain sa continuité.
Il me faut alors retrouver le point où j’étais. La
tension du trait, l’intensité d’une couleur, mais
aussi cette disposition intérieure qui ne se
commande pas. Quelques secondes suffisent
parfois à défaire ce qui avait demandé du temps
pour s’installer.
Reprendre ne signifie pas continuer exactement là
où je m’étais arrêtée. Il faut retrouver un accès.
Rejoindre peu à peu ce qui était en train de se
construire.
Car ce qui me relie à la création n’est pas
une passion.
Le mot est trop faible.
Une passion est quelque chose que l’on aime.
Or la création est devenue bien davantage.
Elle est une manière d’entrer en relation avec le
monde lorsque les mots ne suffisent plus.
Je comprends aujourd’hui que je n’ai jamais
cherché à produire des oeuvres.
J’ai cherché à préserver cet espace, cet espace
où les séparations disparaissent, cet espace où
les couleurs parlent, où les formes pensent, où les
émotions possèdent une architecture, où tout
recommence à communiquer.
Cette architecture se construit dans le travail lui-
même. Une couleur déplace une forme. Une ligne
modifie une distance. Ce qui semblait séparé
trouve une relation.
Car lorsque je crée, quelque chose cesse
de manquer.
Ce qui manque n’est pas remplacé. Quelque
chose recommence à circuler.
Alors je suis ce fil.
Je lui fais confiance.
Je ne sais pas où il mène. Je reconnais le moment
où je le tiens. Je reconnais aussi celui où je le
perds.
Le retrouver ne consiste pas à revenir en arrière.
Quelque chose s’est déplacé. Je reprends le trait,
mais je ne reprends jamais tout à fait au même
endroit.
Je n’ai jamais cherché à devenir
quelqu’un d’autre.
Je cherche cet endroit où le dessin peut
recommencer à me répondre.
