Il arrive que le dessin ouvre un passage avant
même que je sache ce qui cherche à passer.
Le passage d’un monde invisible vers un
monde visible,
le passage d’une sensation vers une présence,
le passage d’une langue sans mots vers une
forme partageable.
Je ne crée pas une image,
j’assiste à une apparition.
Quelque chose qui n’avait pas encore de visage
commence à en acquérir un.
Quelque chose qui n’avait pas encore de voix
commence à parler.
Ce qui apparaît ne m’est pourtant pas inconnu. Je
le reconnais sans savoir d’où. Il était là, dispersé
dans une sensation, une tension, une manière
d’être traversée par ce qui m’entoure.
Le dessin ne le traduit pas. Il lui donne un lieu.
Sur la feuille, ce qui était diffus rencontre une
limite, une surface, une résistance. Le trait lui
donne une position. La couleur, une intensité.
L’espace entre deux formes, une distance. Ce qui
n’avait jusque-là aucune mesure occupe soudain
quelques centimètres de papier.
Mais le passage vers le visible n’épuise pas ce qui
l’a provoqué. Une part demeure derrière le trait.
Je ne dirige pas réellement ce processus.
Je l’accompagne.
Je lui offre une matière,
je lui offre du temps,
je lui offre mon attention,
je lui offre mon corps.
À mesure que le dessin se construit, je ne sais
plus très bien où se trouve ce que je cherche : en
moi, sur la feuille, ou dans l’intervalle entre les
deux.
C’est aussi pour cela qu’il est si difficile d’en sortir.
Parce que je ne quitte pas seulement un dessin,
je quitte un espace où je me sens entière,
un espace où aucune partie de moi n’a besoin
d’être réduite, simplifiée ou traduite.
Un espace où je peux exister dans ma totalité.
