On s’approche de la feuille.
Le regard suit les tracés, s’attarde sur les détails,
essaie de comprendre comment toute la surface a
été construite.
Puis vient la question.
Combien de temps avez-vous mis pour faire
ce dessin ?
On me pose souvent cette question et chaque
fois je reste un instant silencieuse.
J’entends l’étonnement qu’elle contient. La
personne voit la précision du travail et cherche à
lui donner une mesure. Devant une telle quantité
de détails, le nombre d’heures semble offrir une
réponse.
Je pourrais donner un chiffre, quelques heures,
quelques jours, quelques semaines, mais ce
chiffre ne dirait rien de l’essentiel.
Il indiquerait le temps passé devant la feuille. Il ne
dirait pas ce qui s’est formé pendant cette durée.
Dans ma vie quotidienne, tout est mesure.
Je calcule les horaires, les trajets, les
distances, les quantités.
Cette précision me permet d’organiser ce qui
vient. Je connais donc la valeur d’un chiffre et ce
qu’il rend possible.
Pour un dessin aussi, je peux relever le début et la
fin d’une séance, additionner les jours, évaluer le
nombre d’heures. La mesure reste possible. Elle
ne porte simplement que sur une partie du travail.
L’horloge ne distingue pas le temps pendant
lequel je trace de celui où je reste immobile à
examiner une zone presque achevée.
La minutie ne résulte pas seulement de la lenteur.
Elle demande travailler dans un espace très
réduit sans perdre la perception de l’ensemble.
Chaque intervention doit trouver sa place parmi
toutes celles qui la précèdent. Plus la feuille se
densifie, plus le moindre ajout engage ce qui est
déjà là.
Certaines heures produisent des centaines de
marques visibles. D’autres conduisent à une
décision qui n’en laissera qu’une seule.
La durée du geste ne révèle pas celle de sa
préparation.
Ce geste mobilise également ce que la séance n’a
pas produit : une précision acquise par la
répétition, les dessins précédents, des
observations dont je n’avais pas prévu l’usage.
Un détail aperçu des années plus tôt peut orienter
une décision sans revenir comme un souvenir. Il
agit dans le présent, puis disparaît dans ce qu’il a
permis.
Tout mon passé n’entre pas dans chaque oeuvre.
ce qui revient diffère d’un dessin à l’autre.
Le temps de l’exécution peut être compté. Celui
de l’observation ne possède pas de limites aussi
nettes. Quant à la décision, elle peut demander
des heures et s’accomplir en quelques secondes.
Aucun calcul ne peut ramener ces durées à une
unité commune.
Je peux néanmoins répondre : donner le nombre
de séances, les jours écoulés, le temps passé au
contact du papier.
Le nombre sera juste.
Il ne mesurera qu’une des durées du dessin.
La personne qui m’interroge ne s’est pas
trompée : le temps est bien là, visible dans le
travail minutieux de toute la surface.
Mais il n’a pas la forme d’un chiffre.
