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Patrick Bruel conteste l’ensemble des accusations portées contre lui et demeure présumé innocent. Cette évidence judiciaire doit être répétée. Mais la présomption d’innocence ne nous interdit pas d’analyser les mots employés pour le défendre. Or le vocabulaire choisi par Mimie Mathy déplace subtilement le centre de gravité de l’affaire. Il ne s’agit plus d’écouter des femmes décrivant des comportements précis, dans des situations précises, mais de rappeler que le chanteur fut « très demandé », comme si l’immense désir collectif dont il faisait l’objet pouvait expliquer, relativiser ou brouiller la question du consentement individuel.
Être désiré par des milliers de personnes n’accorde pourtant aucun droit sur une seule. La Bruelmania n’est pas un consentement permanent signé par toutes les admiratrices de France. Une foule qui crie le nom d’un chanteur ne signifie pas qu’une femme rencontrée dans une loge, un hôtel, un festival ou un cadre professionnel accepte tout de lui. Confondre la ferveur du public avec la disponibilité intime des individus est précisément l’un des vieux réflexes que la libération de la parole tente de déconstruire.
Le mot « harcelé » est ici particulièrement troublant. Il place sur un même plan le comportement parfois envahissant de fans et les faits de violences sexuelles dénoncés par plusieurs femmes. Patrick Bruel aurait été sollicité, poursuivi, désiré, assailli : le voilà symboliquement ramené du côté de celui qui subit. Ce renversement n’affirme pas directement que les plaignantes mentent. Il fait plus subtil et peut-être plus efficace : il installe un contexte susceptible de rendre leur parole moins nette, moins crédible, plus équivoque. Après tout, suggère le raisonnement, comment distinguer les femmes réellement offensées de toutes celles qui le voulaient ?
C’est là que la défense devient profondément injuste. Elle transforme une multitude de femmes distinctes en une masse indistincte d’admiratrices. Leurs récits, leurs limites, leurs refus et leurs expériences individuelles risquent de disparaître derrière le grand fantasme du chanteur constamment pourchassé. Elles ne sont plus des personnes racontant chacune une situation ; elles deviennent les figurantes d’une époque où Patrick Bruel était tellement séduisant qu’il aurait presque fallu le protéger des femmes.
Mimie Mathy précise qu’elle connaît très bien Patrick Bruel. Mais connaître quelqu’un dans les coulisses des Enfoirés, partager des scènes, des repas, des voyages et des années de camaraderie ne permet pas de savoir comment cette personne se comporte dans chaque situation privée. Le certificat de bonne conduite délivré par un ami célèbre n’est pas plus probant que l’accusation automatique lancée par un ennemi. On peut connaître le collègue généreux, drôle et fidèle sans connaître l’homme que d’autres femmes disent avoir rencontré. Les deux visages peuvent même coexister. C’est précisément ce que le milieu du spectacle semble avoir tant de difficulté à admettre.
Dans ce petit univers, les mêmes personnalités travaillent ensemble, se croisent aux mêmes galas, fréquentent les mêmes émissions et participent aux mêmes opérations caritatives. Elles finissent par constituer une famille professionnelle dont chaque membre devient le témoin de moralité des autres. « Ce n’est pas l’homme que je connais » demeure la phrase fétiche de ce système. Mais elle ne nous apprend rien sur les faits. Elle nous renseigne seulement sur la relation privilégiée dont la personne mise en cause a été capable avec celle qui la défend.
Le copinage n’est pas nécessairement un complot. Il est souvent plus banal : une incapacité affective à regarder lucidement quelqu’un que l’on aime bien. La proximité fabrique un biais puissant. Parce que Patrick fut sympathique avec Mimie, il devient difficile pour Mimie d’imaginer qu’il ait pu être tout autre avec une femme moins célèbre, moins protégée ou simplement isolée. La camaraderie transforme alors un témoignage personnel limité — « avec moi, il a toujours été correct » — en appréciation générale sur la personnalité de l’accusé.
La formule rituelle « je suis pour la défense des femmes, mais… » mérite également d’être entendue. Tout se joue généralement après le « mais ». Avant lui se trouve le principe irréprochable ; après lui commence la véritable défense. On affirme soutenir les femmes, puis on rappelle le succès de l’homme, les sollicitations qu’il recevait, la complexité de l’époque, la brutalité des réseaux sociaux et la nécessité de ne pas juger trop vite. Chacun de ces éléments peut être recevable séparément. Leur accumulation finit cependant par entourer la parole des plaignantes d’un brouillard de soupçons.
Laisser faire la justice est indispensable. Mais laisser faire la justice ne signifie pas demander aux femmes de se taire en attendant un éventuel procès. Sans leur parole publique, nombre d’affaires impliquant des hommes puissants n’auraient jamais atteint un commissariat ni le bureau d’un juge. La justice travaille à partir de témoignages, de plaintes et d’enquêtes ; elle ne tombe pas du ciel dans un silence parfaitement neutre. Quant à la mise en examen, elle ne vaut évidemment pas condamnation, mais elle n’est pas davantage une formalité insignifiante que l’on pourrait dissoudre dans le souvenir attendri de la Bruelmania.
Mimie Mathy voulait sans doute protéger un ami sans abandonner les femmes. Sa déclaration révèle surtout l’impossibilité de tenir longtemps cette position d’équilibriste. On ne peut pas réclamer l’écoute des victimes présumées tout en décrivant l’homme qu’elles mettent en cause comme celui qui aurait lui-même été « harcelé de partout ». À force de vouloir ménager tout le monde, on finit presque toujours par protéger celui qui possède déjà le nom, le réseau, les avocats, les micros et les amis célèbres.
Patrick Bruel a droit à la présomption d’innocence. Les femmes qui l’accusent ont droit, elles aussi, à autre chose qu’une écoute assortie d’un soupir sur les inconvénients de la célébrité. Entre une condamnation médiatique sans procès et l’indulgence réflexe d’un milieu qui se protège, il existe un espace adulte : prendre les accusations au sérieux, ne pas prétendre connaître ce que l’on n’a pas vu et cesser de considérer qu’un homme très désiré pouvait difficilement avoir besoin d’imposer quoi que ce soit.
Le véritable monde hors sol est peut-être là : dans cette bulle où le succès devient une excuse, l’amitié une preuve et la popularité une circonstance atténuante. Un monde où l’on entend davantage la détresse d’une vedette contestée que la difficulté de femmes ayant mis parfois des années à parler. Mimie Mathy prétend laisser la justice faire son travail. Elle aurait pu s’arrêter là. En ajoutant que Patrick Bruel avait été « harcelé de partout », elle ne l’a pas condamné. Elle a simplement déplacé, une nouvelle fois, la compassion du côté de celui qui en disposait déjà le plus.
