Je change de crayon.
La mine est plus épaisse. Le trait aussi.
Le geste paraît insignifiant. Pourtant, son effet
est immédiat.
Pas seulement dans le dessin.
Sur tout ce qui l’habite.
La première ligne apparaît. C’est la même
couleur, le même territoire, la même recherche,
et pourtant la respiration n’est plus la même.
Comme lorsqu’une voix familière se met soudain à
parler plus lentement.
Les mots n’ont pas changé.
Leur poids, si.
Je continue.
Je souligne, je contourne, j’affine. Je reviens sur
certaines zones.
Je croyais poursuivre ce qui était déjà engagé.
Une profondeur nouvelle s’ouvre.
Une simple variation d’épaisseur modifie
l’équilibre de l’ensemble.
Le regard ne circule plus à la même vitesse.
Les formes ne se rencontrent plus de la même
façon. Les intervalles prennent une autre mesure.
J’ai toujours été fascinée par la puissance
des déplacements infimes.
Un nuage transforme un paysage.
Un silence transforme une musique.
Un trait transforme un dessin.
Il suffit parfois de presque rien pour déplacer
un monde.
J’ajoute une couleur.
Soudain, rien n’est terminé.
Je croyais consolider l’image. Je viens d’en
modifier l’équilibre.
Une couleur ne s’ajoute jamais vraiment. Elle
oblige tout le reste à se repositionner autour
d’elle.
Comme une nouvelle présence dans une pièce.
La pièce est la même.
Mais les distances ont changé.
Ce qui semblait secondaire prend davantage
de place.
Ce qui paraissait évident cesse de l’être.
Il en va ainsi dans le dessin.
Un geste minuscule ne transforme pas seulement
l’endroit où il apparaît.
Il modifie les relations autour de lui.
Une ligne rapproche une forme et en éloigne
une autre.
Une couleur révèle autrement celle qui était
déjà là.
Une épaisseur redistribue l’espace.
Je crois approcher de la fin.
L’image semble trouver sa justesse.
Quelque chose tient.
Et on pourrait s’arrêter là.
