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Pierre-Jean Chalençon, attachant, exaspérant, cultivé, incontrôlable… jusqu’où peut-on pardonner au personnage ?

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Pierre-Jean Chalençon, attachant, exaspérant, cultivé, incontrôlable… jusqu'où peut-on pardonner au personnage ?

Il existe des personnalités publiques dont on connaît à peu près à l’avance le prochain mouvement. Pierre-Jean Chalençon appartient à une espèce beaucoup plus rare : celle des hommes dont on se demande, chaque fois qu’ils ouvrent la bouche, s’ils vont raconter une merveilleuse anecdote historique, faire rire toute la table, révéler une fragilité inattendue ou provoquer une nouvelle catastrophe. C’est précisément ce mélange qui l’a rendu populaire. Et c’est désormais ce mélange qui l’amène devant la justice.

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Le collectionneur spécialiste de Napoléon est attendu le 13 janvier devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. Il doit être jugé pour injure publique à caractère raciste et provocation publique à la haine après la diffusion, en mai dernier, d’une vidéo dans laquelle il qualifiait notamment des casseurs « d’islamistes ». Il appartiendra évidemment à la justice de déterminer la portée exacte de ses propos et leur éventuelle qualification pénale. Jusqu’à son jugement, Pierre-Jean Chalençon reste présumé innocent des faits qui lui sont reprochés.

Mais réduire Chalençon à ce prochain procès serait presque aussi caricatural que certaines de ses propres sorties. Son cas est beaucoup plus intéressant parce qu’il raconte ce qui arrive lorsqu’une personnalité finit par ne plus très bien savoir où elle-même s’arrête et où commence son personnage.

Chalençon n’est pas une invention complète de la télévision. Derrière la chevelure extravagante, les vestes spectaculaires, les éclats de voix et les provocations existe un véritable collectionneur. Sa passion pour Napoléon ne date ni d’une émission de télévision ni d’un plan de communication. Elle s’est construite pendant des décennies jusqu’à devenir presque une manière d’habiter le monde.

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles l’homme peut demeurer attachant malgré tout ce qu’il peut avoir d’insupportable. Sa passion paraît authentique. Il y a quelque chose d’enfantin chez cet homme qui n’a pas seulement voulu collectionner Napoléon mais littéralement vivre à l’intérieur de son obsession. Le Palais Vivienne était devenu davantage qu’une propriété : son décor, son musée, son théâtre et finalement une extension de lui-même.

La télévision a immédiatement compris la puissance du personnage. Dans Affaire conclue, le grand public découvre un homme impossible à confondre avec un autre. Dans un univers télévisuel souvent rempli de personnalités calibrées, Chalençon était une anomalie réjouissante : excessif, érudit, cabotin, sentimental, imprévisible. Il pouvait être agaçant et sympathique dans la même minute.
Le problème est qu’une formidable qualité télévisuelle peut devenir un terrible défaut dans la vie réelle.

Lorsqu’on devient célèbre parce qu’on est « sans filtre », le filtre finit presque par apparaître comme une trahison. Le public attend l’excès. Les réseaux sociaux le récompensent. Les médias reprennent la petite phrase. Et progressivement se crée une mécanique dangereuse : pour continuer d’exister, il faut être davantage le personnage que la veille. Plus spectaculaire. Plus outrancier. Plus provocateur.
Chalençon semble parfois prisonnier de cette logique. Il ne suffit plus de parler : il faut tonner. Il ne suffit plus de critiquer : il faut cogner. Il ne suffit plus d’avoir une opinion : il faut produire une réaction.

Et l’homme cultivé devient paradoxalement victime de sa propre impulsivité.
Car Pierre-Jean Chalençon n’est pas un ignorant débarquant accidentellement dans l’espace médiatique. C’est précisément ce qui rend certaines de ses sorties plus difficiles à comprendre et à excuser. Quelqu’un qui connaît l’Histoire, ses violences, ses symboles et le poids des mots ne peut éternellement invoquer la plaisanterie, l’emportement ou la provocation. À un certain moment, « je suis comme ça » cesse d’être une explication suffisante.

Les controverses se sont d’ailleurs accumulées au fil des années. Son départ d’Affaire conclue, la photographie avec Jean-Marie Le Pen, les fameux dîners du Palais Vivienne pendant la crise sanitaire, différentes accusations concernant ses propos, puis de nouvelles déclarations ayant entraîné plaintes et réactions : la répétition change nécessairement la manière dont on regarde le personnage.
Un dérapage peut être un accident. Dix dérapages finissent par constituer une trajectoire.

Et pourtant Chalençon continue de susciter chez une partie du public quelque chose qui ressemble incontestablement à de l’affection.
Pourquoi ?
Peut-être parce qu’il possède une caractéristique devenue curieusement rare chez les personnalités publiques : il laisse voir ses défauts. Beaucoup. Beaucoup trop probablement. Dans un monde où les célébrités disposent de communicants, d’éléments de langage et de comptes sociaux méticuleusement contrôlés, Chalençon donne l’impression d’arriver sans airbag.
Il parle, s’emporte, regrette parfois, se justifie souvent maladroitement et recommence. Cette absence de maîtrise peut être désastreuse, mais elle produit aussi une impression d’humanité. Le public pardonne parfois davantage à quelqu’un dont il perçoit les failles qu’à quelqu’un dont il soupçonne le calcul.

C’est là toute l’ambiguïté Pierre-Jean Chalençon : on peut rire avec l’homme sans rire de tout ce qu’il dit. On peut reconnaître sa culture sans partager ses opinions. On peut éprouver de la tendresse pour son extravagance tout en considérant certaines de ses paroles comme inacceptables. On peut même trouver sa trajectoire touchante sans transformer cette empathie en absolution.

Car derrière le clown mondain apparaît depuis quelques années une histoire nettement plus mélancolique.

Son rêve impérial s’est fracassé contre une réalité terriblement contemporaine : les banques, les emprunts, les échéances, les dettes. Les difficultés financières entourant le Palais Vivienne ont été largement exposées publiquement et une partie de sa collection napoléonienne a dû être dispersée.
Le symbole est presque trop parfait.

L’homme qui avait transformé sa vie en épopée napoléonienne a connu son Waterloo.
Et peut-être faut-il chercher là une partie de la violence nouvelle du personnage public. Sans prétendre faire de psychologie à distance, il existe une mécanique humaine assez simple : lorsqu’un individu a énormément construit son identité autour du regard des autres, collectionneur extraordinaire, vedette de télévision, propriétaire d’un palais, figure mondaine, perdre progressivement certains de ces attributs peut constituer une épreuve considérable.

Lorsqu’on perd une partie de sa scène, on peut être tenté de parler encore plus fort pour vérifier que le public est toujours là.

Les réseaux sociaux constituent alors le pire endroit possible pour quelqu’un qui fonctionne à l’impulsion. Ils récompensent exactement ce qui peut le perdre. Une déclaration raisonnable disparaît en quelques heures. Une énormité voyage partout.
Chaque scandale entretient ainsi une célébrité que le scandale précédent semblait devoir détruire.
C’est peut-être la véritable tragédie de Pierre-Jean Chalençon : avoir découvert que ses excès lui permettaient de rester visible avant de découvrir que la visibilité possède elle aussi un prix.

Son procès posera une question juridique précise. Mais l’histoire Chalençon pose parallèlement une question beaucoup plus vaste sur notre époque : que faisons-nous des personnalités que nous avons précisément aimées parce qu’elles étaient incontrôlables lorsqu’elles deviennent réellement incontrôlables ?

Pendant des années, la télévision a vendu le « sans filtre » comme une qualité. Les réseaux sociaux en ont presque fait un modèle économique. Nous applaudissons celui qui ose dire ce que les autres ne disent pas jusqu’au jour où il dit précisément ce que nous ne voulions pas entendre.

Pierre-Jean Chalençon se trouve aujourd’hui au bout de cette contradiction.
Il peut être drôle. Il peut être généreux. Il possède une véritable culture napoléonienne. Il peut être excessif jusqu’au burlesque. Il peut donner envie de passer une soirée entière à l’écouter raconter l’histoire d’un objet impérial. Et il peut, quelques minutes plus tard, prononcer des paroles que l’on n’a aucune raison de banaliser sous prétexte qu’elles viennent de « Pierre-Jean ».

C’est même peut-être cela, respecter véritablement l’homme : ne pas lui accorder l’impunité du personnage.

Chalençon n’est ni uniquement le sympathique fou de Napoléon d’Affaire conclue, ni uniquement la somme de ses polémiques. Il est beaucoup plus inconfortable que cela. Un homme capable d’émerveiller et d’exaspérer, de passion et de démesure, de culture et de grossièreté, de fulgurances et de sorties désastreuses.
Attachant ? Oui, il peut l’être.
Décalé ? Évidemment.

Insupportable ? Régulièrement.
Et c’est peut-être pour cela que Pierre-Jean Chalençon demeure un personnage aussi fascinant : parce qu’à une époque où chacun tente de contrôler son image, lui semble encore incapable de contrôler la sienne.

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