Mais l’apaisement a un prix. Et dans le monde du spectacle vivant, lorsque l’on parle d’une vedette capable de remplir des Zéniths, ce prix se compte rarement en dizaines de milliers d’euros.
Une précision d’abord : au 1er septembre, la tournée d’automne « Alors regarde 35 », programmée du 2 octobre au 21 novembre, figure toujours officiellement au calendrier. Elle doit traverser une trentaine de villes et certaines dates sont déjà annoncées complètes. Si Patrick Bruel décidait à son tour d’annuler cette partie-là de la tournée, on changerait complètement d’échelle financière.
Car Patrick Bruel n’est pas simplement un chanteur payé pour monter sur scène. Sa tournée est produite par sa propre structure, 14 Productions. Autrement dit, quand la machine gagne de l’argent, il se trouve du bon côté du guichet. Mais lorsqu’elle s’arrête brutalement, il se trouve également beaucoup plus directement exposé.
Regardons les chiffres.
Les places de la tournée sont proposées généralement entre 39 et 89 euros. Prenons une moyenne raisonnable d’environ 60 euros par spectateur. Une trentaine de grandes salles représentant, selon leur configuration, plusieurs milliers de spectateurs chacune peuvent très facilement représenter entre 150 000 et 200 000 billets sur l’ensemble d’une tournée de cette ampleur.
À 60 euros de recette moyenne par billet, on arrive déjà entre 9 et 12 millions d’euros de billetterie potentielle. Et cette estimation reste prudente : certaines étapes proposent deux concerts, plusieurs dates affichent complet et la tournée passe aussi par de très grandes enceintes.
On peut donc raisonnablement imaginer une billetterie globale située autour de 10 à 15 millions d’euros.
Mais attention au raccourci : si la tournée est annulée, Patrick Bruel ne « perd » pas personnellement 15 millions d’euros. Les billets sont remboursés. Ce chiffre correspond d’abord à un chiffre d’affaires qui disparaît.
Le véritable cauchemar économique est ailleurs.
Une tournée de cette taille commence à coûter de l’argent bien avant le premier accord de guitare. Décors, lumière, son, répétitions, techniciens, musiciens, régisseurs, production, location du matériel, camions, réservations d’hôtels, transports, communication, affichage, billetterie, assurances, acomptes versés aux salles : lorsque le premier concert arrive, une partie importante de la dépense a déjà eu lieu.
Et plus l’annulation intervient tard, plus elle fait mal.
Un décor déjà construit ne se rembourse pas. Des répétitions effectuées restent payées. Certains contrats prévoient des garanties. Des réservations ont été engagées. Des prestataires ont mobilisé leurs équipes et leur matériel. Des salles ont bloqué des dates qu’elles auraient pu vendre à quelqu’un d’autre.
C’est précisément pour cette raison qu’annuler volontairement une tournée est infiniment plus compliqué financièrement qu’un simple clic sur la touche « remboursement ».
Il existe également une différence essentielle entre une annulation provoquée par un événement couvert par une assurance — accident, maladie ou cas de force majeure selon les contrats — et une décision prise volontairement pour des raisons d’apaisement. Dans le deuxième cas, les assurances ne viennent pas nécessairement effacer l’ardoise.
À titre de comparaison, l’annulation de 46 concerts de la tournée de Stromae avait été associée à un coût d’environ 23 millions d’euros. Les situations ne sont évidemment pas comparables terme à terme, mais le chiffre permet de comprendre l’échelle économique d’une grande tournée interrompue.
Pour Patrick Bruel, une annulation complète de l’automne pourrait donc représenter un impact économique dépassant largement quelques millions d’euros. Entre la billetterie perdue, les investissements déjà effectués, les engagements contractuels et les frais irrécupérables, une fourchette globale de 10 à 20 millions d’euros n’aurait rien d’absurde. Dans le scénario le plus défavorable, la facture économique totale pourrait même aller au-delà.
Reste à savoir quelle partie serait réellement supportée par 14 Productions, quelle partie pourrait être renégociée avec les salles et prestataires, quelles dépenses n’ont pas encore été engagées et quelles assurances pourraient éventuellement intervenir. Sans avoir les contrats sous les yeux, quiconque annonce un chiffre précis à l’euro près raconte des histoires.
Mais une chose est certaine : l’addition serait considérable.
Et cela explique aussi pourquoi la tournée d’automne constitue depuis plusieurs semaines un véritable casse-tête. Sur le papier, annuler peut sembler simple. Dans la réalité d’une entreprise de spectacle, arrêter trente ou trente-cinq dates quelques semaines avant leur lancement revient à freiner un camion lancé à pleine vitesse en sachant que tout ce qu’il transporte a déjà été commandé.
Il y a donc derrière le mot « apaisement » quelque chose de beaucoup moins abstrait : des millions d’euros, des dizaines de salariés et intermittents, des milliers de réservations et une entreprise qui doit absorber les conséquences de la décision.
Patrick Bruel peut se permettre beaucoup de choses. Mais même pour l’une des figures les plus solides économiquement de la chanson française, renoncer à une tournée entière ne serait pas une péripétie comptable.
Ce serait probablement l’une des décisions les plus coûteuses de sa carrière.
Et, ironie assez cruelle de l’économie du spectacle, le silence peut parfois coûter beaucoup plus cher que de chanter.
