Le point de départ est pourtant difficilement contestable. Le droit à la différence fut une conquête. Pouvoir vivre sans être humilié, exclu ou discriminé pour son origine, sa religion, son sexe, son orientation, sa condition ou simplement sa singularité représente un progrès majeur. La République ne peut pas demander à tous ses citoyens de se ressembler. Elle peut en revanche leur garantir qu’ils seront traités selon les mêmes lois. C’est précisément à cet endroit que Samuel Mayol situe la frontière. Le droit à la différence protège l’individu. La « différence des droits », elle, commencerait lorsque l’appartenance d’un individu à une catégorie réclame un traitement juridique, institutionnel ou politique particulier.
Le glissement paraît abstrait. Il ne l’est pas. Il touche à la définition même de la citoyenneté. Pendant longtemps, l’idéal républicain français a consisté, du moins théoriquement, à considérer le citoyen avant son appartenance. On pouvait être catholique, musulman, juif, athée, homosexuel, breton, corse, fils d’immigrés italiens ou descendant d’une vieille famille française : devant l’État, ces identités n’étaient pas censées modifier la qualité fondamentale de citoyen. La promesse était probablement imparfaite, souvent trahie dans les faits, mais elle constituait un horizon commun.
Mayol estime que cet horizon est aujourd’hui fragilisé par une logique inverse. À force de vouloir réparer les injustices subies par certains groupes, le risque serait de réintroduire les groupes eux-mêmes au cœur de l’organisation collective. On ne regarderait plus seulement l’individu et ses droits, mais l’identité dont il est supposé être le représentant. Et l’on passerait ainsi, presque sans s’en rendre compte, d’une politique de l’émancipation à une politique de l’assignation.
C’est toute l’ambiguïté contemporaine. Les identités libèrent parfois de vieux silences : elles permettent de nommer des discriminations que la société préférait ne pas voir. Mais elles peuvent aussi devenir des prisons administratives, militantes ou intellectuelles. Lorsque chaque personne est définie d’abord par son origine, son genre, sa religion, son histoire ou son appartenance supposée, l’individu que l’on voulait libérer finit paradoxalement par être ramené en permanence à ce qui le distingue des autres.
Samuel Mayol connaît bien ce terrain. Maître de conférences, directeur du laboratoire LaRA ICD et secrétaire général du Comité Laïcité République, il travaille depuis plusieurs années sur la République, l’université, la laïcité et l’antisémitisme. Son manifeste s’inscrit donc dans une réflexion plus large sur les tensions idéologiques qui traversent les institutions françaises. Sa réponse est clairement universaliste : reconnaître les différences, oui ; organiser la société en fonction d’elles, non.
Le mérite du livre est aussi de rappeler que l’universalisme n’oblige pas à nier la réalité. Dire que tous les citoyens doivent disposer des mêmes droits ne signifie pas prétendre que tous connaissent les mêmes conditions d’existence. L’égalité juridique n’efface ni le racisme, ni le sexisme, ni les discriminations sociales, ni les accidents de l’histoire. C’est même toute la difficulté : comment combattre concrètement les inégalités sans enfermer les personnes dans les catégories utilisées pour mesurer ces mêmes inégalités ?
C’est probablement là que commence le véritable débat, bien plus intéressant que les habituelles batailles de mots entre « républicains », « communautaristes », « universalistes » et « identitaires ». On peut parfaitement contester certaines conclusions de Mayol. On peut considérer que des traitements différenciés sont parfois indispensables pour obtenir une égalité réelle. On peut rappeler que la neutralité apparente d’une règle commune peut elle-même perpétuer une injustice ancienne. Mais on ne peut évacuer la question qu’il soulève : à partir de quel moment la reconnaissance politique des différences cesse-t-elle de protéger les personnes pour commencer à institutionnaliser les catégories ?
Le problème devient encore plus délicat lorsque l’identité collective prétend parler à la place de l’individu. Un groupe n’est jamais parfaitement homogène. Les femmes ne pensent pas toutes de la même manière, pas davantage que les musulmans, les homosexuels, les juifs, les personnes issues de l’immigration ou n’importe quelle autre catégorie que l’on pourrait dresser. Il existe à l’intérieur de chaque groupe des divergences, des contradictions, des refus d’appartenance et des individus qui ne veulent précisément pas être résumés par l’étiquette que la société leur colle sur le front.
Le manifeste défend donc une idée ancienne qui redevient étrangement subversive : la République devrait protéger la singularité sans transformer celle-ci en statut. L’individu aurait le droit d’être différent sans que cette différence devienne la clé d’entrée permanente de ses relations avec le droit commun. L’enjeu n’est pas d’effacer les identités mais d’empêcher qu’elles déterminent la valeur juridique des personnes.
Le livre arrive à un moment où les débats sur l’inclusion, la laïcité, les discriminations, les minorités et les revendications identitaires sont devenus extraordinairement inflammables. Chaque camp soupçonne l’autre de vouloir détruire quelque chose : les uns voient dans l’universalisme une manière élégante de rendre les discriminations invisibles ; les autres voient dans les politiques identitaires la préparation d’une société morcelée où chacun réclamerait ses règles, ses exceptions et sa reconnaissance particulière. Entre les deux se trouve probablement la question la plus difficile : comment continuer à fabriquer du commun dans une société qui revendique légitimement le droit de ne plus être uniforme ?
C’est à cette question que Samuel Mayol apporte sa réponse. Elle est nette, assumée et forcément discutable. Mais un manifeste n’a jamais eu pour vocation de mettre tout le monde d’accord. Son travail consiste plutôt à déplacer la chaise, déranger le confort intellectuel et obliger chacun à regarder ce qu’il préfère parfois contourner.
Du droit à la différence à la différence des droits paraît dans la collection Manifestes d’Héliade Éditions, au format 148 × 210 mm. Le choix éditorial est également intéressant : 38 pages et un prix public de 4,50 euros. À l’heure où l’essai politique prend volontiers quatre cents pages pour expliquer ce qui pourrait parfois l’être en quarante, cette brièveté revendiquée constitue presque une proposition éditoriale en elle-même.
Un texte court, une thèse identifiable, un débat ouvert. Et une question qui restera après la dernière page : voulons-nous une société composée de citoyens différents disposant des mêmes droits, ou une société dans laquelle nos différences finiront progressivement par déterminer nos droits ?
