Je ne dessine pas pour représenter, je dessine
pour rester présente.
Regarder me maintient au monde. Il y a dans le
regard une manière de demeurer auprès de ce qui
m’entoure, même lorsque je ne sais pas comment
y prendre place.
Certaines couleurs me bouleversent davantage
que certains discours.
Certains arbres me semblent parfois plus proches que
certains êtres humains.
Dans un groupe, je peux sentir la distance. Devant
un paysage, elle change de nature. Rien ne m’est
demandé. Aucune place à trouver, aucune
réponse à donner. Le monde est là, et je peux
simplement être avec lui.
Je ne sais pas pourquoi.
Je sais seulement que je regarde.
Je dessine depuis toujours, comme on tend la
main dans l’obscurité, comme on cherche une
présence, comme on tente de traverser quelques
millimètres de séparation.
Le dessin commence dans cet intervalle.
Être profondément reliée au monde et
profondément séparée de lui.
Cette contradiction ne se résout pas. Elle devient
une tension. Et cette tension peut devenir une
ligne.
Le trait ne supprime pas la distance. Il la parcourt.
Il avance entre ce qui est devant moi et ce qui, en
moi, lui répond. Il approche sans saisir. Il ne
cherche pas à ramener le monde vers moi, mais à
maintenir assez longtemps le lien pour qu’une
forme puisse apparaître.
À certains instants, la distance change.
Une lumière tombe sur le papier. Un trait trouve
sa place. Le regard cesse de vouloir comprendre.
Regarder et dessiner ne se succèdent plus. Ils
appartiennent au même mouvement.
Il n’y a plus moi, il n’y a plus l’arbre, il n’y a plus
le dessin.
Seulement une présence silencieuse, vivante.
Rien n’est expliqué. Rien n’est résolu.
Le dessin ne comble pas la séparation. Il en
modifie la mesure. Ce qui était devant moi
demeure autre, mais cesse un instant d’être
entièrement extérieur.
Je regarde jusqu’à aimer.
Le regard peut accueillir longtemps. Il suit une
lumière, demeure devant une couleur,
accompagne la forme d’un arbre. Puis vient un
seuil : ce qui a été regardé avec assez d’attention
ne tient plus entièrement dans le regard.
Cela demande une autre forme.
Une ligne.
Une couleur.
Une matière.
Un geste.
Lorsque l’amour ne tient plus dans le regard,
alors je dessine.
