Il y a des hommes qui dirigent des festivals et d’autres qui finissent par les incarner. Jean-François Leroy appartenait incontestablement à la seconde catégorie. Sa grande silhouette, son franc-parler, ses colères, sa cigarette et surtout son obsession de la photographie de terrain étaient devenus indissociables de Visa pour l’Image.
Avant Visa, il avait lui-même tenté le métier de photoreporter, travaillé dans le monde de la photographie et de la presse, puis compris que sa place serait peut-être davantage derrière les photographes que derrière l’appareil. En 1989, il lance à Perpignan un festival entièrement consacré au photojournalisme.
Le pari pouvait sembler fou. Il deviendra l’un des grands rendez-vous internationaux de la profession.
Leroy avait une conviction simple et presque devenue révolutionnaire aujourd’hui : pour raconter le monde, il faut aller le voir. Envoyer quelqu’un sur place. Accepter qu’un photographe passe des jours, des semaines ou des mois au contact d’une guerre, d’une révolution, d’une catastrophe ou simplement d’une vie que personne ne regarde. Puis publier ses images.
Pendant près de quatre décennies, Visa pour l’Image aura ainsi montré gratuitement au public les photographies que l’actualité consomme parfois en quelques secondes. Guerres, famines, migrations, bouleversements politiques, catastrophes, vies ordinaires : à Perpignan, l’image retrouvait du temps, des murs et surtout un auteur.
Jean-François Leroy aura aussi assisté à la lente fragilisation du métier qu’il défendait. Disparition de grandes agences, budgets réduits dans les rédactions, photographes contraints de chercher eux-mêmes le financement de leurs reportages, concurrence des milliards d’images produites quotidiennement par les téléphones et, désormais, apparition massive des images générées par intelligence artificielle.
Son combat était donc presque devenu philosophique : défendre non seulement les photographes, mais la réalité elle-même.
C’est peut-être là que sa disparition prend une dimension particulière. Jean-François Leroy meurt au moment précis où nous n’avons jamais produit autant d’images et où nous avons rarement eu autant de raisons de nous demander si ce que nous regardons a réellement existé. Lui appartenait à une génération pour laquelle une photographie de presse était d’abord la preuve qu’un être humain avait été là.
Il pouvait agacer. Il pouvait être brutal, excessif, péremptoire. Il assumait ses choix et ses inimitiés avec la même énergie que ses fidélités. Mais cette absence de tiédeur faisait aussi partie du personnage. Il ne considérait pas le photojournalisme comme une branche décorative de la photographie. Pour lui, c’était une nécessité démocratique.
Visa pour l’Image continuera. Il devra continuer. Mais Perpignan sans Jean-François Leroy ne sera forcément plus tout à fait Perpignan. Parce qu’au-delà d’un directeur de festival disparaît l’un des derniers militants d’une certaine idée du métier : celle d’un photographe qui part, regarde, témoigne et revient avec des images que personne d’autre n’aurait pu faire à sa place.
À l’heure où une machine peut fabriquer en quelques secondes la photographie d’un événement qui n’a jamais eu lieu, Jean-François Leroy nous laisse finalement une consigne d’une simplicité redoutable : continuer à regarder le monde pour de vrai.
