Le monde arrive jusqu’à moi sans ralentir.
Les couleurs, les matières, les bruits, les
présences, les peines : rien ne s’arrête avant de
m’atteindre.
Tout laisse une empreinte.
Je porte des paysages dont personne ne
connaît l’existence.
Je porte des lumières aperçues il y a trente ans,
des odeurs de terre mouillée, des morceaux
de ciel, des silhouettes croisées dans un train,
des arbres.
Surtout des arbres.
Les arbres ne m’ont jamais demandé d’être
quelqu’un, ni adaptée, ni sociable, ni performante.
Ils m’ont seulement appris à rester là, à
traverser les saisons sans cesser d’être vivante.
Le dessin vient de là : d’un désir ancien de rester
auprès des choses sans les retenir.
Quand je dessine, je ne prends rien.
Je veille.
Je veille une lumière avant qu’elle ne
disparaisse, je veille une forme avant qu’elle ne
change.
Je veille la fragilité du monde comme on veille
un être aimé.
Je ne cherche pas à faire de belles images, je
cherche à ne pas quitter le vivant.
Car le vivant s’échappe sans cesse. Une fleur
tombe, une peau vieillit, un regard s’absente, une
saison s’effondre dans une autre.
Tout est déjà en train de partir, tout est encore là.
Je vois la mortalité des choses.
Pas leur mort, leur mortalité, leur fragilité
fondamentale.
Une tasse sur une table porte déjà sa disparition.
Une main vieillit pendant qu’elle touche. Une fleur.
se défait pendant qu’elle fleurit. Un amour porte
déjà l’absence qui le traversera.
Comment font les autres pour ne pas voir cela ?
Je me pose la question depuis l’enfance.
Alors je regarde. Je reste auprès des choses
pendant qu’elles sont là, sans tenter d’arrêter leur
disparition. Le dessin commence dans cette
attention.
Comme on veille un feu, comme on veille un
enfant, comme on veille un mourant.
Le dessin ne retient pas le vivant. Il demeure
auprès de lui. Il accompagne ce qui apparaît, se
transforme, s’efface. Il accorde une présence à ce
qui est déjà en train de passer.
Dessiner ne sauve rien de la disparition.
Il reste auprès.
Dessiner veille.
