Musik

The Cure : Robert Smith a vieilli, et le public l’aime peut-être encore davantage

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →
The Cure : Robert Smith a vieilli, et le public l'aime peut-être encore davantage

Robert Smith a vieilli. Voilà. Il a pris du poids, son visage s’est arrondi, les années ont fait leur travail et il serait assez ridicule de prétendre le contraire. Il a aujourd’hui 67 ans, toujours les cheveux noirs dressés comme après une nuit trop courte, toujours le rouge à lèvres qui semble avoir été posé dans le noir, toujours ces vêtements noirs trop larges et cette allure improbable qui, sur n’importe qui d’autre, pourrait ressembler à un déguisement. Sur Robert Smith, cela ressemble simplement à Robert Smith.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.

Et c’est peut-être là que commence l’incroyable affection du public pour The Cure.

Hier soir à Rock en Seine, devant 40 000 personnes, il suffisait de regarder les visages. Des quinquagénaires, des sexagénaires, des quadragénaires qui avaient probablement embrassé quelqu’un pour la première fois sur « Lovesong », pleuré dans leur chambre sur « Pictures of You » ou découvert qu’il était possible d’être heureux et mélancolique exactement au même moment grâce à « Just Like Heaven ». Mais aussi des jeunes de vingt ans, parfois moins, qui n’étaient même pas nés lorsque The Cure remplissait déjà des stades. Pendant 2 h 25, le temps s’est comporté bizarrement. Il avait passé, évidemment, mais personne ne semblait lui en vouloir.

C’est toute la différence entre la nostalgie et l’amour.

La nostalgie consiste à vouloir retrouver quelque chose qui n’existe plus. L’amour accepte que la chose ait changé.

Le public de The Cure ne demande plus à Robert Smith d’avoir vingt-cinq ans. Il ne lui demande même pas d’essayer de faire semblant. C’est précisément ce qui rend ces concerts si émouvants. Nous voyons un homme qui a vieilli en même temps que ses chansons et, pour une bonne partie de la salle, en même temps que nous.

Il y a quelque chose de profondément rassurant là-dedans.

Le rock nous a longtemps vendu une étrange escroquerie : celle de l’éternelle jeunesse. Les chanteurs devaient rester minces, nerveux, dangereux, sexuellement disponibles et si possible mourir avant de commencer à ressembler à leur père. Robert Smith a choisi une autre solution : rester vivant.

Et continuer à être Robert Smith.

Il n’a jamais véritablement ressemblé à une rock star traditionnelle. Même jeune, il semblait déjà légèrement déplacé dans le décor. Trop timide pour être arrogant, trop étrange pour être séduisant selon les critères ordinaires, trop romantique pour les punks, trop pop pour les gothiques, trop sombre pour la pop. The Cure a passé près d’un demi-siècle à ne jamais vraiment entrer dans la case qu’on lui préparait.

C’est sans doute pour cela qu’autant de gens qui eux-mêmes ne se sentaient pas exactement à leur place ont reconnu quelque chose dans ce groupe.

The Cure n’a jamais seulement fabriqué des chansons. The Cure a fabriqué des refuges.

« A Forest », « Boys Don’t Cry », « In Between Days », « Close to Me », « Lullaby », « Lovesong », « Pictures of You », « Friday I’m in Love » : quelques secondes suffisent parfois pour faire remonter une époque entière. Une chambre d’adolescent. Une veste noire. Une cigarette fumée à une fenêtre. Une fille qu’on n’a jamais revue. Un garçon qu’on aurait dû embrasser. Une cassette. Un Walkman. Une soirée. Une rupture. Une ville sous la pluie.

Les chansons sont restées là pendant que nos vies continuaient.

C’est probablement cela, le vrai secret de The Cure : leurs morceaux ont vieilli moins vite que ceux qui les écoutent.

Et Robert Smith, paradoxalement, rend cette permanence encore plus visible parce que son propre corps ne la cache pas. Son visage raconte les décennies traversées. Il y a quelque chose d’infiniment plus touchant à entendre aujourd’hui « Pictures of You » chanté par cet homme de 67 ans qu’il n’y en aurait à voir une reproduction artificiellement conservée du Robert Smith de 1989.

Parce que les paroles ont changé de poids.

Quand on chante la perte à trente ans, on l’imagine.

À soixante-sept ans, on la connaît.

C’est ce qui rend également le retour discographique de The Cure si remarquable. « Songs of a Lost World », sorti en 2024 après seize années sans nouvel album studio, aurait pu être l’album poli et inutile d’un groupe patrimonial venu rappeler qu’il existait encore. Il fut exactement l’inverse : sombre, lent, habité par le deuil, le vieillissement et la disparition. Et le public l’a porté jusqu’à la première place des ventes britanniques, le premier numéro un du groupe depuis trente-deux ans.

Voilà pourquoi réduire le phénomène The Cure à la nostalgie serait une erreur.

Bien sûr qu’elle est là. Et heureusement.

Mais le groupe ne joue pas uniquement avec ses souvenirs. Il continue à produire de la beauté avec ce que le temps lui apporte de plus cruel : les absents, la fatigue, la conscience de la fin.

Robert Smith pourrait devenir pathétique s’il cherchait désespérément à paraître jeune. Il devient bouleversant parce qu’il ne semble avoir besoin que de rester lui-même.

Et le plus extraordinaire reste probablement son rapport avec le public. Derrière cette silhouette noire et ce maquillage devenu depuis longtemps l’un des visages les plus reconnaissables du rock se cache toujours une sorte de garçon embarrassé par l’amour qu’on lui porte. À Nîmes cet été, après deux heures et demie de concert, il avait du mal à quitter la scène, saluant encore le public, la main sur le cœur, tandis que des spectateurs pleuraient.

Robert Smith n’a jamais eu besoin du vocabulaire spectaculaire de la rock star.

Un sourire suffit.

Une main sur le cœur suffit.

Parce qu’après presque cinquante ans, quelque chose d’assez rare s’est installé entre The Cure et son public : de la tendresse.

On ne vient plus seulement voir un groupe. On vient retrouver quelqu’un.

Et peut-être vérifier qu’il est toujours là.

Il est là.

Plus vieux. Plus rond. Les cheveux toujours impossibles. Le rouge à lèvres toujours approximatif. Et lorsqu’arrivent les premières notes de « Boys Don’t Cry », il se passe quelque chose que ni les rides, ni les kilos, ni les décennies ne peuvent véritablement expliquer.

Des dizaines de milliers de personnes redeviennent pendant quelques minutes celles qu’elles étaient autrefois.

Pas parce que Robert Smith leur ment sur le temps qui passe.

Précisément parce qu’il ne leur ment pas.

The Cure est devenu l’un de ces très rares groupes qu’on ne veut plus voir gagner contre le vieillissement. On veut simplement le voir continuer avec lui.

Robert Smith a vieilli.

Nous aussi.

Et nous l’aimons peut-être encore plus pour ça.

Vous réagissez à cet article

Votre réaction

« The Cure : Robert Smith a vieilli, et le public l’aime peut-être encore davantage »

Votre nom, votre e-mail et votre message concernent uniquement l’article affiché ci-dessus. L’e-mail n’est pas publié.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Facebook X Threads Copier pour Instagram Copier le lien Envoyer par mail
Instagram : lien à coller

Pour une story, une bio ou un message privé : copiez ce lien propre vers l’article.

Instagram ne permet pas toujours le partage direct d’une page web : ce bouton prépare le lien à coller en story, bio ou message.
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment