Il faut être précis : il n’existe pas, à notre connaissance, de statistique française permettant de mesurer spécifiquement le nombre de femmes tatouées de force par leur conjoint. Le phénomène apparaît cependant dans des situations documentées de violences conjugales, de coercition, d’exploitation sexuelle et de traite des êtres humains. Ce manque de chiffres ne doit surtout pas conduire à inventer une épidémie dont on ne connaîtrait pas l’ampleur. Mais les cas existent et racontent une forme extrême de domination.
Car un tatouage n’est évidemment pas violent lorsqu’il est choisi. Il peut être intime, magnifique, politique, amoureux ou simplement esthétique. Tout bascule lorsque le consentement disparaît. Maintenir quelqu’un, le menacer pour qu’il accepte, lui imposer un motif ou obtenir son « oui » parce qu’il sait qu’un refus déclenchera des violences n’a plus rien à voir avec l’art du tatouage. La machine devient un instrument de contrainte.
Le geste possède aussi une puissance symbolique particulière. Un bleu finit par disparaître. Une cicatrice peut s’atténuer. Le tatouage, lui, a précisément été inventé pour rester. Dans une relation d’emprise, imposer sa marque sur le corps de sa compagne peut ainsi devenir une manière de prolonger le contrôle jusque dans l’avenir : « même si tu pars, quelque chose de moi restera sur toi ».
Certaines marques peuvent prendre la forme du prénom ou des initiales du conjoint, d’autres de signes dont la signification n’est connue que du couple. Dans des contextes criminels d’exploitation sexuelle, le tatouage peut aller encore plus loin et fonctionner explicitement comme un signe d’appartenance ou d’identification. Il serait toutefois dangereux de considérer automatiquement un tatouage particulier comme la preuve d’une violence : seul le contexte et, surtout, la parole de la personne permettent de comprendre ce qu’il représente.
C’est aussi ce qui rend ces violences difficiles à repérer. Une femme peut raconter qu’elle était « d’accord » au moment du tatouage alors qu’elle vivait sous la menace permanente d’un homme violent. Le consentement n’est pas seulement l’absence d’un refus prononcé à haute voix. Il suppose de pouvoir dire non sans craindre d’être frappée, humiliée, abandonnée sans ressources ou menacée.
Après la séparation commence parfois une autre histoire : celle de la réappropriation du corps. Certaines femmes choisissent de conserver le tatouage et d’en modifier elles-mêmes la signification. D’autres le font recouvrir par un nouveau dessin. D’autres encore veulent simplement le faire disparaître et entreprennent un détatouage au laser, processus souvent long, coûteux et imparfait. Il existe d’ailleurs des tatoueurs et des initiatives qui proposent des recouvrements à des personnes ayant subi des violences ou souhaitant effacer les traces symboliques d’une relation abusive.
On parle souvent de reconstruction après les violences conjugales comme s’il suffisait de partir. Partir peut pourtant n’être que le commencement. Il faut retrouver un logement, une autonomie financière, une sécurité, parfois reconstruire des relations familiales détruites par l’emprise et réapprendre à décider de choses aussi élémentaires que ses vêtements, ses sorties ou son apparence.
Et lorsque la violence a été inscrite directement dans la peau, reprendre possession de son corps peut devenir un acte considérable. Effacer, recouvrir ou conserver la marque : cette fois, la décision appartient à celle qui la porte.
C’est peut-être là que se trouve la frontière essentielle. Un tatouage raconte normalement quelque chose que l’on a décidé d’inscrire sur soi. Lorsqu’il est imposé par celui qui prétend vous aimer, il raconte exactement l’inverse : le moment où quelqu’un a cru pouvoir décider à votre place de ce qui devait rester sur votre propre corps.
