Elle naît à Lyon le 17 juillet 1941. Très jeune, elle semble déjà incapable de vivre exactement là où on lui demande de vivre. Son adolescence est chaotique, marquée par les pensions, les institutions, les ruptures et cette sensation d’être toujours légèrement à côté du monde. Elle chante dès l’âge de seize ans. Mais Lyon devient rapidement trop petite pour ses rêves et probablement trop étroite pour elle tout court. Elle monte à Paris.
Le conte de fées commence pourtant sur un trottoir.
Marie-France n’a pas d’argent. Elle dessine à la craie dans les rues pour survivre. Jean Cocteau la remarque. Il voit cette jeune femme étrange, garçonne, qui dessine et chante, et comprend immédiatement qu’il se passe quelque chose. Cocteau lui dessine même un portrait et l’introduit au Bœuf sur le toit. De la rue aux cabarets de la rive gauche, la trajectoire de Gribouille peut commencer.
Elle chante à L’Écluse, au Port du Salut, au Don Camillo. Ces lieux sont alors des laboratoires de la chanson française, des endroits où un artiste ne peut pas vraiment tricher : quelques mètres entre la scène et le public, un piano, une lumière et des mots. Gribouille possède exactement ce qu’il faut pour y survivre : une présence.
Sa voix est basse, sombre, presque masculine parfois. Son physique brouille lui aussi les codes de l’époque. Elle ne ressemble pas aux chanteuses que l’industrie du disque sait vendre facilement. Tant mieux. Elle ressemble à Gribouille.
On la comparera à Barbara. On la comparera surtout à Jacques Brel. Elle-même rêvait, dit-on, d’être une sorte de Brel au féminin. La formule aurait pu être ridicule appliquée à beaucoup d’autres. Chez elle, elle devient presque évidente. Même violence dans l’interprétation, même refus de chanter à moitié, même sensation que la chanson est moins un divertissement qu’une manière de sortir vivant de trois minutes de musique.
Écoutez Mathias. Il y a quelque chose de Jef dans cette chanson, mais sans imitation. Écoutez Grenoble, Si j’ai le cœur en berne, Mourir de joie, Mourir demain, Dieu Julie, Elle t’attend ou Ostende. On comprend rapidement pourquoi Gribouille aurait pu devenir immense. Ses chansons ne cherchent pas à être jolies. Elles cherchent un endroit précis dans lequel planter le couteau.
Elle écrit beaucoup de ses textes et travaille également avec des compositeurs et auteurs importants comme Charles Dumont, Gérard Bourgeois, Jacques Debronckart, Henri Gougaud ou Georges Chelon. En quelques années seulement, elle construit un univers incroyablement identifiable.
En 1966, elle arrive à Bobino en première partie de François Deguelt. La grande scène commence enfin à s’ouvrir. Le public découvre cette petite silhouette qui semble contenir beaucoup trop de choses pour un seul corps.
Mais le succès ne soigne évidemment rien.
Gribouille boit. Les barbituriques font partie de son quotidien. Ses chansons deviennent rétrospectivement difficiles à entendre sans penser à ce qui va suivre. Il faut pourtant éviter le piège classique consistant à transformer chaque phrase d’un artiste disparu en prophétie. Quand Gribouille chante Mourir demain ou Mourir de joie, elle écrit d’abord des chansons. Elle ne rédige pas nécessairement son certificat de décès.
Le 18 janvier 1968, elle est retrouvée morte à son domicile parisien, rue Crozatier. Elle a 26 ans.
Barbituriques et alcool.
Certaines biographies parlent d’un suicide. D’autres, plus prudentes, s’en tiennent à l’overdose et au mélange fatal sans affirmer définitivement l’intention. Plus d’un demi-siècle après, fabriquer une certitude supplémentaire n’ajouterait rien à la tragédie. Gribouille est morte beaucoup trop jeune après avoir passé une partie considérable de son œuvre à regarder la mort dans les yeux.
Elle venait d’enregistrer de nouvelles chansons.
Et puis le silence.
Trente-cinq enregistrements connus suffisent aujourd’hui à mesurer ce qui a été perdu. En 2023, un important coffret intitulé Je vais mourir demain a remis son œuvre en circulation, avec ses chansons et des spectacles d’hommage conçus autour de son répertoire. Une occasion de constater que Gribouille n’est pas seulement une curiosité tragique des années 60.
Elle était une véritable auteure-interprète.
Son apparence androgyne, ses textes sur des amours parfois impossibles ou interdites et certaines ambiguïtés assumées lui avaient également valu une affection particulière d’une partie du public lesbien, à une époque où ces sujets étaient rarement exposés frontalement dans la chanson populaire. Là encore, Gribouille était peut-être simplement en avance sur le vocabulaire dont son époque disposait pour parler d’elle.
C’est probablement la raison pour laquelle elle reste si moderne.
On peut évidemment raconter Gribouille comme une artiste maudite. La jeune fille des trottoirs découverte par Cocteau, les cabarets, la gloire qui commence, l’alcool, les médicaments et la mort à 26 ans : tous les ingrédients sont là pour fabriquer une légende parfaite.
Mais ce serait encore une manière de ne pas assez l’écouter.
Gribouille n’est pas intéressante parce qu’elle est morte jeune.
Elle est intéressante parce qu’elle chantait terriblement bien avant de mourir.
Il suffit de remettre Mathias. D’entendre cette voix. Cette manière de ne jamais installer de distance entre le texte et elle. Brusquement, les années 60 disparaissent. Il n’y a plus de chanteuse oubliée, plus de photographie en noir et blanc, plus de petite case dans l’histoire de la chanson française.
Il y a une femme qui chante.
Une femme dont le véritable nom était Marie-France Gaité et qui aura passé sa courte vie à chanter exactement l’inverse.
La formule est tellement parfaite qu’on la croirait écrite après coup.
Malheureusement, elle était vraie.
