On parle souvent du coût de l’intensité.
On parle rarement de sa splendeur.
Pourtant elle est là, dans la manière dont un vert
peut contenir un monde, dans la façon dont une
chanson modifie la couleur d’un après-midi, dans
cette capacité étrange à être touchée jusqu’au
fond des os par une lumière, une phrase ou une
branche qui bouge dans le vent.
Je crois que la création est née de là, pas d’un
talent, pas d’une vocation, d’une nécessité
hydraulique.
Il fallait bien que tout cela s’écoule
quelque part.
Alors je dessine, alors j’écris, alors je
transforme.
Dans le dessin, ce qui m’atteint change d’état.
Une sensation peut devenir une tension, une
accumulation devenir un rythme, une intensité
trouver sa couleur. Je ne reproduis pas ce qui
m’arrive. Je le fais circuler autrement. Le dessin
prélève dans cette masse, la dévie, l’accélère
parfois, la retient ailleurs. Rien ne disparaît. Ce
qui débordait entre dans le travail du dessin.
Une ligne, une couleur, un texte, une image.
C’est peut-être tout ce que je fais depuis
le début.
Transformer l’excès en paysage, transformer le
trop en langage, transformer la crue en rivière.
Me corriger, me contenir davantage, me
réduire : c’est ce que j’ai essayé de faire
pendant des années.
Aujourd’hui, j’apprends autre chose.
J’apprends la géographie particulière de mon
propre territoire.
J’apprends ses marées, ses climats, ses
débordements, ses saisons.
J’apprends qu’il existe des êtres-montagnes, des êtres
forêts, des êtres-déserts.
Moi je suis rivière.
Je transporte beaucoup, je relie beaucoup, je
déborde parfois, j’inonde certaines terres, j’en
nourris d’autres.
J’apprends à ne plus avoir peur de l’eau que je
suis, à lui construire des rives, à l’aimer
suffisamment pour ne plus vouloir la réduire. Ce
que j’ai pris pour une difficulté est aussi ma
source, ma force, ce par quoi je rencontre, ce
par quoi j’aime, ce par quoi je transforme, ce par
quoi je suis vivante.
