Art of Juliette

La mesure de l’inondation.

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La mesure de l'inondation.

« Il faut parfois beaucoup pour faire un trait. »

Comment le dessin peut-il donner une mesure à une perception dans laquelle sensations, souvenirs, images et émotions arrivent simultanément ?
Par quels choix de ligne, de couleur, d’échelle ou d’organisation peut-il donner forme à cette densité sans la réduire ?

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L’infini tient parfois dans moins qu’un trait, moins
qu’une couleur, moins qu’un souffle.

Il tient dans l’élan, et je passe ma vie à le suivre.

Tout pour l’infini d’une ligne.

Je ne crois pas être fragile, je crois que je
suis traversée.

Ce n’est pas la même chose.

La fragilité évoque quelque chose qui casse. Moi,
je ne casse pas.

Je plie, je déborde, je me disperse parfois, mais je
suis encore là, toujours là.

Ce qui me fatigue n’est pas la vie. C’est sa
densité, son volume, sa quantité.

Je ne rencontre jamais une chose seule.

Chaque chose arrive accompagnée.

Une voix apporte une humeur, une humeur réveille
une mémoire, une mémoire ouvre une image, une
image appelle une couleur, une couleur déplace
une émotion.

Tout se relie, tout communique.

Le monde ne s’arrête jamais à sa surface, il
continue, il pousse des racines partout.

Parfois je regarde les autres traverser une journée
ordinaire, acheter du pain, téléphoner, attendre
dans une file, parler de la pluie, et je me demande
à quoi ressemble leur silence intérieur.

Chez moi, rien n’arrive seul.

Même la lumière a une mémoire.

Même une odeur possède plusieurs vies.

Même une couleur peut ouvrir une pièce entière à
l’intérieur du corps.

Le dessin me permet de travailler avec cette
quantité. Ce qui m’arrive en masse, je peux
l’étendre, lui donner des dimensions. Écarter ce
qui se presse. Rapprocher ce qui semblait éloigné.
Une ligne ne simplifie pas ce que je perçois. Elle
lui donne une mesure. La couleur ne calme rien
non plus. Elle rend perceptibles des intensités qui,
autrement, resteraient mêlées.

Alors j’ai construit des contenants. Pas des
prisons : des contenants.

Les prisons empêchent la vie d’entrer, les
contenants lui donnent une forme.

Mes rituels sont des formes, mes habitudes sont
des formes, mes listes, mes horaires, mes objets
rangés.

Tout cela n’est pas de l’ordre, tout cela est de
l’architecture.

Je construis une maison suffisamment solide pour
accueillir l’inondation, car l’inondation est là
depuis toujours.

Une inondation de perceptions, de liens.
d’associations, de sensations, de questions, de
beauté aussi, surtout de beauté.

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